Le Mois du Ramadan : « le printemps de la Foi »

Le Mois du Ramadan est doté d’une place particulière dans la conscience musulmane. A son arrivée, les rythmes de vie sont bousculés et les habitudes sont remaniées. Dès lors, la rupture temporelle ainsi que le rebond psychologique et moral générés par le Ramadan sont un excellent moyen d’introspection, d’auto-évaluation, de réforme morale et éthique. Le Prophète – que la paix et le salut soient sur lui – décrit la formidable ambiance qui règne dans le ciel à l’annonce de l’arrivée de ce « Printemps de la Foi » : « Lorsqu’arrive la première nuit du mois de Ramadan, Allah ordonne à son Paradis : « Prépare-toi et embellis-toi pour Mes serviteurs qui viendront bientôt dans Ma demeure et Ma générosité pour se reposer des peines du bas monde !» (Hadith rapporté par Al Bayhaki).

L’heure est à l’émulation et à l’exhortation mutuelles, à la concurrence loyale dans le bien, lorsque les fidèles redoublent d’efforts pour parfaire leur foi ! Le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – encourage les croyants à redoubler d’efforts pour profiter pleinement des cascades de la Clémence divine : « Le Ramadan est venu à vous ! C’est un mois de bénédiction. Allah vous enveloppe de paix et fait descendre la Miséricorde. Il décharge des fautes et Il exauce les demandes. Allah vous regarde rivaliser d’ardeur dans ce but et Il se vante de vous auprès de Ses anges. Montrez à Allah le meilleur de vous-mêmes, car est bien malheureux celui qui est privé de la Miséricorde d’Allah, Puissant et Majestueux ! » (Hadith rapporté par Al Bayhaki).

Dans les tourments et les préoccupations de la vie quotidienne, l’élan spirituel s’étouffe et la foi s’appauvrit. Donner du souffle à une spiritualité en train de se consumer devient plus que nécessaire, voire pressant. Renouveler « le pacte de la foi » se pose avec acuité. Pour apprivoiser ces angoisses existentielles, le moment du Ramadan vient nourrir la conscience religieuse musulmane, affectée par la négligence spirituelle et érodée par l’usure du temps. En effet, notre ego enchaîné par les passions inassouvies est dans un état de confinement permanent de ses besoins inachevés. S’en libérer est un véritable combat intérieur quotidien, qui consiste à lutter contre les suggestions négatives de l’ego et à s’affranchir de la domination des désirs. Ainsi par cet effort, cette lutte intérieure (Jihad Nafs) tout particulièrement intensifiée pendant le Mois de Ramadan, l’âme dépasse l’emprise du corps et profite pleinement d’une nourriture spirituelle appétissante, rythmée par des journées de jeûne, des nuits de dévotion (prières, invocations, lecture du Coran) et des actes solidaires de bienfaisance (charité, partage…). Ce voyage spirituel vers la profondeur de son être intérieur, permet de restituer à l’âme son bonheur intérieur et de se réconcilier avec la pureté originelle de son âme : se regarder dans le miroir de sa conscience ! Inspecter son intériorité ! Constater ses négligences ! Avoir le courage d’affronter ses défauts ! Prendre le temps pour réaménager sa vie !

La portée spirituelle du Ramadan convie notre conscience à jeûner au même titre que notre estomac : éviter d’écouter sa colère ! Maitriser sa langue en évitant toute médisance et tout mensonge ! Dire « Halte ! » à toute source de tentation ! Assurément, loin de se réduire à l’abstinence alimentaire, le jeûne du mois du Ramadan est une excellente école humaine et spirituelle, qui nous apprend la patience, la persévérance, la générosité, l’altruisme, la compassion, la solidarité, l’humilité. Le Prophète – que la paix et le salut soient sur lui – clarifie le sens profond du jeûne en disant : « Celui qui n’abandonne pas le mensonge ni d’agir en mentant, Allah n’a pas besoin qu’il délaisse sa nourriture et sa boisson » et il dit également : « Combien de jeûneurs ne récoltent de leur jeûne que la faim et la soif ! » (Hadith rapporté par Al Bayhaki). Il rappelle à maintes reprises cette dimension du « jeûne de l’esprit », en disant : « Quand l’un de vous jeûne, qu’il s’abstienne de dire des paroles obscènes et d’élever la voix. Si quelqu’un l’insulte ou le provoque au combat, qu’il se contente de répondre : “Je suis en état de jeûne.” » (Hadith reconnu authentique à l’unanimité).

Pour les croyants, le Ramadan est le printemps de la foi, de l’éveil de la conscience spirituelle et morale. Le Prophète – que la paix et le salut soient sur lui – évoque cette ambiance spirituelle propice à « l’introspection » en disant : « Lorsque vient le mois de Ramadan, on appelle : » Ô toi qui veux faire du bien, accours ! Ô toi qui veux faire du mal, cesse ! Cet appel est renouvelé chaque soir ». Au moment du jeûne, le croyant manifeste une volonté éclatante de supporter la soif alors que l’eau rafraîchissante est à sa portée et de résister à la faim alors que la nourriture délicieuse est devant lui. Ceci est la vraie traduction de l’endurance, de la persévérance et de la patience, le gain de la volonté sur la procrastination : « Le jeûne est la moitié de la Patience » disait le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui. Ce geste – fort et symbolique de dominer son ego et d’abandonner une partie de ses instincts les plus naturels à la recherche de l’agrément divin – reflète l’amour inextricable pour Dieu et traduit le gain de la volonté sur la procrastination. C’est pourquoi, le jeûne demeure un secret entre le croyant et son Seigneur : Allah, Soit-Il Exalté, a dit : « Tout ce que fait le fils d’Adam est pour lui-même sauf le jeûne, il est pour Moi et c’est Moi qui en donne la récompense. » (Hadith reconnu authentique à l’unanimité). Le Prophète – que la paix et le salut soient sur lui – a dit : « Celui qui jeûne le mois de Ramadan avec foi en comptant sur la récompense divine, ses péchés lui seront pardonnés. » (Rapporté par Al Boukhari et Mouslim).

De plus, tout en étant une excellente occasion de fortifier sa foi, le Ramadan est également un moment adéquat pour resserrer les liens familiaux surtout en ce moment de confinement. Se regrouper au moment de rompre le jeûne, grands et petits, autour de la même table est une image éloquente de la proximité́ et de l’intimité familiales. Ainsi, la famille solidaire vivant au même rythme (prières, repas…) retrouve son unité parfois perdue et embrasse l’esprit des valeurs familiales de partage, que beaucoup oublient ou négligent au cours de l’année.

Face à la privation temporelle ravivée par la sensation de la faim, le jeûne nous rappelle donc la misère des malheureux et la précarité́ des plus démunis dans le monde, tout en amenant à réfléchir sur les bienfaits que Dieu nous prodigue. En effet, des millions de personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards, malades dans le monde entendent au quotidien les cris de leur estomac creux, en ressentent les tiraillements sans trouver un morceau de pain qui calmerait leur faim, ni une goutte d’eau qui pourrait assouvir leur soif… Sans oublier, la situation désastreuse dans plusieurs pays où de nombreuses personnes sont contraintes de quitter leurs demeures et vivent souvent au rythme de la peur et de la souffrance ! On rapporte que le Prophète Joseph – que la prière et le saut soient sur lui- jeûnait fréquemment alors même qu’il contrôlait les réserves du pays et était le ministre du budget de l’État de l’époque. On l’a interrogé à ce propos et il a répondu en disant : « Je crains, si je suis rassasié, d’oublier la faim des pauvres ». Le Prophète Muhammad – que la paix et le salut soient sur lui – qui est le modèle de la générosité disait : « La meilleure charité est celle accomplie pendant le mois de Ramadan. » (Rapporté par At-Tirmidhî). Par ailleurs, les esseulés ne sont pas oubliés en cette période de confinement : plusieurs mosquées se mobilisent pour organiser et distribuer des colis alimentaires aux personnes isolées, pauvres ou à des détenus qui sont alors servis et ressourcés spirituellement en cette période si particulière synonyme aussi de partage, de don, de générosité. Lorsqu’il arrivait le Mois de Ramadan, le Prophète – que la paix et le salut soient sur lui – devenait tellement généreux, qu’Ibn ‘Abbâs a dit à son égard : « Le Prophète d’Allah était le plus généreux des hommes, et particulièrement au mois de Ramadân, lorsqu’il rencontrait l’Ange Gabriel avec la Révélation et que celui-ci lui enseignait le Coran. Sa générosité était ininterrompue comme le souffle continu du vent bénéfique. » (Hadith rapporté par Al Bukhârî). A ce titre, le mois du Ramadan est le mois du Coran par excellence car il est descendu durant ce mois : « (Ces jours sont) le mois de Ramadân au cours duquel le Coran a été descendu comme guide pour les gens, et preuves claires de la bonne direction et du discernement (S2, v185) ». La compagnie quotidienne du Coran s’impose, en intensifiant l’approfondissement spirituel de la méditation de ses versets, l’incarnation de ses valeurs, sans en négliger bien entendu sa lecture et son apprentissage.

Le Ramadan n’est donc pas un mois de festivités, un temps de désorganisation sociale et horaire ou de consommation effrénée. Le Ramadan est prioritairement un temps de réjouissance spirituelle et d’introspection, d’effort sur soi dans tous les domaines où il est humainement possible de progresser. Le Ramadan est un mois rythmé par les temps de prières diurnes et nocturnes, les temps de repas : notamment le repas béni avant l’aube et le repas de rupture de jeûne.

L’éveil de la conscience est le but ultime de ce mois sacré exprimé en ses versets : « Ô croyants ! Nous vous avons prescrit le jeûne (Al-Siyam) comme Nous l’avons prescrit à ceux d’avant vous, ainsi atteindrez-vous la piété ».

Sheikh Hfz. Rabie Fares

« Appel au confinement : l’attitude proactive d’une fourmi » (2)

Louange à Allah, et la prière et le salut soient sur Son Prophète,

« Ô fourmis ! Regagnez vos demeures de peur que Salomon et ses armées ne vous écrasent sans s’en apercevoir. » (S.27, V.18,19).

Nous continuons cette série en méditant sur le message éducatif de cette fourmi, qui ne cesse de nous interpeller à l’aune de la crise actuelle. Dès qu’elle a senti le danger, la fourmi s’est aussitôt mise en action de façon dynamique et ce, dans une démarche proactive étonnante. Elle n’a pas attendu l’ordre de ses chefs pour obtempérer à leurs injonctions ou les directives de la reine pour agir selon ses commandements. D’ailleurs, le Coran ne précise ni le rang social de la fourmi, ni son statut dans l’organigramme des fourmis, même s’il apparaît qu’il s’agit d’une simple fourmi ordinaire de la colonie, comme le suggère l’expression coranique avec l’article indéfini : « une fourmi a dit » ! Une personne proactive observe la situation et analyse les champs de ses possibilités pour décider de la conduite appropriée à tenir sans attendre que quiconque lui dicte sa conduite ! Notre fourmi ne s’est pas contentée de se lamenter ou de pleurer sur son sort tout en se résignant passivement à la situation ; loin s’en faut, elle a au contraire adopté l’attitude adéquate et accompli l’action appropriée face au danger, en invitant en priorité son peuple au confinement : « Ô fourmis, regagnez vos demeures (confinez-vous)» (S.27, V.18,19).

Être proactif n’est pas forcément être actif car il y a une différence entre l’action cohérente, raisonnée et juste suivant une perspective claire, et l’agitation souvent déraisonnée, improvisée et inappropriée face à une situation problème. La personne proactive ressent, réfléchit, décide et agit de façon adéquate avec responsabilité, réceptivité et cohérence. Avant même d’expliquer les raisons de son appel au confinement, on constate que la fourmi a interpellé ses congénères dès le premier abord à l’action utile, avec un message clair concis et bref. La communication et l’action en temps de crise sont tout un art à maitriser : « Et Nous renforçâmes son royaume et lui donnâmes la sagesse et la faculté de bien juger » (S.38, V.20). En temps de crise, les gens sont submergés par une forte émotion qui paralyse leurs capacités de raisonnement ; ils ont besoin dès lors d’un message clair, concis et bref pour éviter toute confusion, ambivalence et ambiguïté. De fait, on constate que cette fourmi a géré la crise de façon intelligente, pour ne pas provoquer la panique généralisée et déraisonnée ou le risque de générer un affolement entraînant un « mouvement de foule », une bousculade potentiellement dangereuse entre les fourmis. C’est la gestion émotionnelle de la crise, sans dramatisation, ni minimisation du danger. Elle a su jauger ses propos, en alliant la prudence et la vigilance d’un côté et la mesure et la relativisation de l’autre « … de peur que Salomon et ses armées ne vous écrasent sans s’en rendre compte (s’en apercevoir) » (S.27, V.18,19). En effet, il y avait un danger imminent à prendre au sérieux, sans l’éluder ni le nier, même si le risque d’être écrasé par un Prophète est peu probable. Elle explique aussi que le fait d’être écrasé – s’il a lieu – n’est certainement pas volontaire : « sans s’en rendre compte ». Mais, ceci ne l’empêche pas pour autant d’adopter une attitude vigilante et d’appeler par conséquent son peuple à prendre les mesures préventives nécessaires. C’est le « principe de précaution » dans son expression la plus explicite, principe à mettre en œuvre dans ce genre de situations exceptionnelles.

En parallèle, on constate que cette fourmi s’est montrée déterminée, confiante et sûre d’elle-même. Elle ne s’est pas dévalorisée, en se disant : « pourquoi moi ?! » ou n’a pas non plus manifesté une attitude égoïste, en sauvant prioritairement sa peau : « Après moi le déluge ! » ; elle ne s’est pas non plus déresponsabilisée en disant : « il y a d’autres fourmis qui peuvent le faire ?! ». Cette « dilution de responsabilité » est un mécanisme psychologique bien conceptualisé en psychologie sociale. Il s’agit d’un processus d’influence de groupe mis en évidence en 1968 par John Darley et Bibb Latané, conduisant un individu se déresponsabiliser dans une situation d’aide à apporter à quelqu’un en détresse, en raison de la présence d’autres passants passifs.

La fourmi nous apprend l’anticipation, l’adaptation, la prise d’initiative, la fluidité dans nos sociétés imprévisibles et en évolution permanente.   L’Islam nous a toujours invités à agir selon nos capacités, mais avec responsabilité, audace et détermination. Or, il n’y a pas de responsabilité sans liberté de réfléchir et d’agir. Le Coran nous donne l’exemple de deux attitudes antagonistes : « Et Dieu propose en parabole deux hommes : l’un d’eux est muet, dépourvu de tout pouvoir et totalement à la charge de son maître ; en quelque lieu où celui-ci l’envoie, il ne rapporte rien de bon ; serait-il l’égal de celui qui ordonne la justice et qui est sur le droit chemin ? » (S.8, V.76). La résignation apprise (ou : résignation acquise, de l’anglais Learned helplessness), concept-clé en psychologie théorisé par Martin Seligman (1975), montre un sentiment d’impuissance et une attitude d’abandon, tout en ayant la conviction que rien de ce qu’« on fait n’aura un quelconque résultat ». Toutefois, cette faculté d’agir de façon juste avec vitalité et agilité exige une prise de conscience et un courage à la hauteur de l’enjeu de la situation. Le Prophète – que la prière et le salut soient sur Lui – se protégeait chaque jour contre ces maux : « Ô Seigneur ! Je me mets sous Ta protection contre les soucis et la tristesse, contre la résignation et la paresse, contre l’avarice et la lâcheté, contre le poids de la dette et la domination des hommes ».

Donc être proactif à l’exemple de cette fourmi, c’est être responsable et agir en conscience. Or, être responsable exige de s’engager dans ses actes et en assumer les conséquences. L’Islam répugne cette attitude de déresponsabilisation, qui consiste à rejeter la faute sur les autres et à invoquer le destin ou toute explication déterministe privant l’individu de sa capacité d’agir sur son destin : « Quand un malheur vous atteint – mais vous en avez jadis infligé le double -vous dites : « D’où vient cela ? » Réponds-leur : « Il vient de vous-mêmes » (S.3, V.165). A nous d’assumer la responsabilité de notre choix avec lucidité et clairvoyance : « Mais l’homme sera un témoin perspicace contre lui-même, quand même il présenterait ses excuses » (S.75, V.14-15). A défaut, c’est la mauvaise foi, le mensonge, la démagogie et la contestation qui ruineront nos vies individuelles et sociales. Les affres de la passivité, de la résignation, de l’apathie et de la procrastination peuvent découler d’un manque de confiance et de l’estime de soi. L’inertie peut générer une frustration qui pousse beaucoup à être facilement dans la critique et la contestation ; déçus du tout, présents nulle part. Ces blessures narcissiques peuvent engendrer également mensonges et victimisation. A ce titre, pour combattre toute attitude passive, l’Islam appelle chacun(e) à l’engagement jusqu’au dernier moment : « si la fin des temps arrive, que l’un d’entre vous a une planète et qu’il est capable de la planter, qu’il le fasse ». Il est malaisé de constater qu’en l’absence de cette éducation spirituelle profonde, on voit apparaître – au moment de bouleversement des sociétés – un certain nombre de conceptions fausses, détournant le texte coranique de son contexte. Cette attitude consiste plutôt en une projection psychologique face à certaines frustrations mêlées de sentiments de stigmatisation et en un refoulement du fantasme humain de l’obsession de la fin du temps. Cette vision pessimiste et apocalyptique du monde a permis à des groupuscules d’embrigader des gens fragiles psychologiquement, en leur vendant le leurre d’un rêve mystifié. On rapporte qu’une personne est venue voir le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – pour l’interroger sur l’heure de la fin du temps.  Le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – s’est tu jusqu’à ce qu’à force d’insistance, il rétorque au bout de la troisième fois : « Et qu’est-ce que tu as préparé pour la fin des temps ? ». Au lieu de satisfaire la curiosité de cette personne ou même de calmer son angoisse de la mort, le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – le responsabilise, en l’invitant plutôt à s’interroger sur la fin de son propre temps ici-bas !

Enfin, nous appelons de tous nos vœux à cultiver ces valeurs dans un monde complexe et incertain pour devenir adaptables et résilients au lieu de subir des situations problématiques. Il faut apprendre dès lors à aborder les situations de crise, non plus comme des problèmes, mais bien comme des opportunités requérant notre adaptation, notre créativité et notre imagination. Il s’agit d’une pédagogie de la sagesse, consistant à agir au moment opportun et de la façon la plus adaptée.

Dr. Rabie Fares

Chef de Culte Musulman du Grand-Duché de Luxembourg

Être solidaire et coopératif face à la crise: le message coranique d’une fourmi (1)

Au Nom de Dieu le Tout Clément, le Très Miséricordieux.

Louange à Dieu, le Seigneur du Monde, et la Prière et le salut soient sur Son Prophète,

Assalam’Alikom chers frères et sœurs,

La vie en société n’est pas une caractéristique des seuls êtres humains. Nous partageons avec les fourmis, les abeilles et des milliers d’autres espèces des formes d’interactions constituant une véritable organisation sociale, avec des règles de vie commune, une réelle division du travail, des rituels de communication, des conduites sociales d’altruisme et d’entraide. L’historien Jules Michelet auteur de l’ouvrage « Insecte » interpellait les lecteurs au sujet de la complexité des formes de vie sociale de certains insectes, qui même avec un cerveau aussi rudimentaire que celui des fourmis, suscitent une réflexion sur la nature de l’intelligence, individuelle ou collective et incitent à la méditation sur le néant et l’infini. Il n’est alors pas étonnant que les titres de chapitres entiers du Coran portent des noms d’animaux (« Les fourmis », « Les abeilles », « L’éléphant », « La vache », « L’araignée », etc…) et que le Coran en cite d’autres dans certains de ses passages (chien, poisson, corbeau, sauterelles, chevaux, etc…). Le Coran s’appuie même sur des métaphores de l’animal (mouche, âne, lion, papillons) : « Dieu ne répugne nullement à prendre pour exemple un moustique ou tout être, aussi grand soit-il. » (S.2, V.26).

Le mimétisme comportemental de l’animal est fréquent chez les humains, car c’est par ce mimétisme que le fils d’Adam, Kâbîl (Caïn) – après avoir regretté l’assassinat injuste de son frère Abel – acquiert le rite funéraire : « Puis Allah envoya un corbeau qui se mit à gratter la terre pour lui montrer comment ensevelir le cadavre de son frère. Il dit : « Malheur à moi ! Suis-je incapable d’être, comme ce corbeau, à même d’ensevelir le cadavre de mon frère ? » Il devint alors du nombre de ceux que ronge le remords. » (S.5, V. 30-31).

A l’épreuve du coronavirus, nous avons estimé utile et nécessaire de céder la parole à une fourmi pour nous interpeller à l’aune de cette crise. En effet, le Prophète Salomon – que la prière et le salut soient sur lui – lui-même n’a pas hésité à exprimer son admiration et son étonnement de l’ingéniosité de cette fourmi face au danger : « …Ces paroles (de la fourmi) firent sourire Salomon qui dit : Seigneur ! Permets-moi de rendre grâce des bienfaits dont Tu nous as comblés, mon père, ma mère et moi-même. Fais que toutes mes actions Te soient agréables et admets-moi, par un effet de Ta Grâce, parmi Tes saints serviteurs.» (S.27, V.19).

Nous proposons alors d’analyser son discours et d’en tirer les moralités à l’aune de la crise actuelle, pour apprendre modestement de sa sagesse et nous inspirer humblement de sa perspicacité. Une fourmilière est une collectivité solidaire au sein de laquelle les fourmis coopèrent pour s’occuper de leur reine, nourrir les larves de la colonie, trouver et transporter la nourriture, etc.

Essayons alors sans tarder de plonger dans la méditation d’un tel discours porteur de sens et de sagesse : « Les armées de Salomon composées de djinns, d’hommes et d’oiseaux furent rassemblées et placées en rangs devant lui. Et lorsqu’elles arrivèrent à la vallée des fourmis, l’une de celles-ci s’écria : « Ô fourmis ! Regagnez vos demeures de peur que Salomon et ses armées ne vous écrasent sans s’en apercevoir. » (S.27, V.18,19).

A la lecture de ce message concis, fort éloquent, source d’inspiration et de méditation, nous pouvons dégager les enseignements suivants :

 

  1. La première leçon : le souci de la collectivité et de l’intérêt général au détriment de l’intérêt particulier et de l’esprit partisan.

En temps de crise, surgissent la peur du délitement du lien social et l’angoisse de la fissure du tissu familial. Quand cette fourmi a senti le danger imminent, elle a interpellé l’ensemble des autres fourmis sans aucune distinction : « Ô fourmis ! ». Face au danger généralisé, elle ne s’est pas contentée d’alerter uniquement les fourmis les plus proches de sa tribu, ni même d’essayer d’exclure d’autres fourmis avec qui elle aurait été éventuellement en désaccord, privilégiant ainsi l’esprit du groupe.

La recherche en psychologie sociale, nous montre que nous sommes des êtres d’appartenance, dotés d’une identité sociale qui fait la fierté et la cohésion de notre groupe. Lorsque cette identité sociale est menacée sur le plan réel ou symbolique, les gens développent des stratégies de défense collective pour renforcer leur cohésion sociale, et développer une solidarité interindividuelle. Car c’est en collaborant, en travaillant ensemble, pour un seul but que les conflits cesseront. En temps de crise, nous sommes face à une épreuve collective où le danger imminent n’exclut personne : « Et craignez une calamité qui n’affligera pas exclusivement les injustes d’entre vous. » (S.8, V.25). Au-delà des slogans et des discours, la crise doit nous enseigner à vivre ensemble, même avec des intérêts contradictoires, des passions parfois discordantes.  Les périodes de crise doivent nous apprendre à nous élever pour délaisser nos querelles individuelles, nos divergences politiques, nos débats théologiques et nos désaccords idéologiques. Extirpons-nous de nos retranchements identitaires, renonçons à nos égoïsmes individuels et acceptons de « laisser en dehors nos passions, nos sympathies, nos haines, nos intérêts privés, nos parentés, nos ambitions, nos considérations de personnes  » !

Avec certains modes actuels d’éducation, à l’ère de l’individualisme ambiant, nous avons négligé ces valeurs d’entraide mutuelle, le souci de l’autre et la solidarité intergénérationnelle pour céder la place à la compétition, à la jalousie, à la convoitise et à la désaffiliation sociale. En retraçant l’histoire de la citoyenneté de l’Antiquité à nos jours, la sociologue Dominique Schnapper met en exergue que la citoyenneté, comme l’utopie de l’égalité de tous les citoyens, se heurtent aux mêmes réalités : l’affirmation de l’individualisme, la montée des revendications en faveur de droits subjectifs, le caractère plus que jamais multiculturel des populations… Chacun en est arrivé à défendre, même inconsciemment, ses uniques intérêts, oubliant que l’union et l’entraide, la solidarité ont fait la force, la cohésion sociale de sociétés et d’époques à présent révolues. Le Prophète Mohammed – que la prière et le salut soient sur lui – nous donne cette belle métaphore de la société comme un seul corps physique : « …si un membre du corps souffre, le corps entier sombre dans la fièvre et l’insomnie » ! Une société harmonieuse suppose, outre un bon fonctionnement de ses institutions, des citoyens vertueux au sens philosophique et spirituel du terme, c’est-à-dire courageux, honnêtes, attachés à l’intérêt général !

Être soucieux de l’intérêt général, c’est être intègre, honnête et authentique en luttant contre l’égoïsme, l’opportunisme et le dogmatisme ! Être soucieux de l’intérêt général, c’est aussi n’éprouver aucun complexe à composer avec tout le monde, en tirant le meilleur parti de chacun ! Être soucieux de l’intérêt général, c’est être toujours coopératif, opérationnel et efficace en tout temps et en tout lieu !  Méditons sur cette attitude de Moïse – que la prière et le salut soit sur lui – qui demande sans aucune gêne le soutien de son frère comme collaborateur pour pallier à son manque d’éloquence et de maitrise de la langue des égyptiens : « Mais Harun (Aaron), mon frère est plus éloquent que moi. Envoie-le donc avec moi comme auxiliaire pour déclarer ma véracité : je crains vraiment qu’ils ne me traitent de menteur » (S.28, V.34) ! Un combat ne se gagne pas seul, mais se gagne avec l’effort, la construction et l’apport de toutes les énergies vives d’une société ! Donc, il faut s’unir et faire preuve de solidarité, d’entraide et d’empathie pour faire face à la menace du groupe.

Depuis son avènement, l’Islam cultive cette culture de « l’intérêt général », en exhortant les croyants à respecter les lieux publics (ne pas y uriner, ne pas troubler l’ordre public, respecter les règles de la rue, ne pas dégrader les biens publics, etc…) au point que le simple geste consistant à débarrasser la voie publique des obstacles est considéré comme un acte de foi : « Et le fait d’enlever les obstacles du chemin des gens est une aumône » disait le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui. Dans cette perspective, nos savants ont théorisé ce principe de « Maslaha A’a’mma » (intérêt général) qui prime systématiquement sur « Masalaha Khassa » (intérêt particulier) pour en faire un principe d’arbitrage dans la fatwa (avis théologique) en cas de conflits d’intérêt.  Dans ce sens, rappelons-nous que tous les actes d’adoration constituant un service d’intérêt général (aide à la personne, soulagement des souffrances, hospitalité, etc…) sont valorisés en termes de récompense divine par rapport aux actes profitant à leurs seuls auteurs. En effet, l’Islam a accordé une place particulière aux actes d’utilité publique, profitant à la collectivité, comme le système de Waqf : un système financier de legs comparable à une forme d’Economie Sociale et Solidaire. Le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui disait : « Si l’être humain meurt, son action sera interrompue sauf trois choses : une aumône permanente, un savoir utile, un enfant pieux qui invoque Dieu pour lui ». Ces trois champs d’investissement sont, entre autres, l’illustration parfaite de ce qu’est le développement durable, système d’échanges profitant à tout le monde, à savoir :

  • L’aumône permanente qui inclut toutes les formes de bienfaisance à l’égard d’autrui, dont par exemple, la construction de puits, d’écoles, d’hôpitaux, de maisons de retraite, d’orphelinats, etc…
  • La connaissance, qui intègre tout le champ de l’enseignement, de la formation et de la transmission du savoir.
  • L’éducation, qui inclut l’aide à la parentalité pour assurer une bonne éducation aux enfants.

Quelle amertume de voir certains, au moment de la crise, bâtir sans aucun scrupule leur gloire personnelle, redorer narcissiquement leur image sur le malheur des autres ! Quelle honte de profiter de la crise pour s’enrichir au détriment des plus fragiles et des plus démunis ! C’est pour ces raisons, que l’Islam a interdit de spéculer sur les produits de première nécessité, en profitant de l’angoisse des gens : « Ne spécule qu’un grand pécheur » disait le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui ! Apprenons de l’attitude digne de Moïse – que la prière et le salut soient sur lui : « Il abreuva les bêtes pour elles (les filles) puis retourna à l’ombre et dit : « Seigneur, j’ai grand besoin du bien que tu fais descendre sur moi. »  (S.28, V.24) ! Quelle attitude digne ! Il accomplit son devoir d’aide sans aucune attente d’une compensation ou une contrepartie – à part la récompense divine – et il reste dans l’ombre ! Nous avons besoin de ces hommes et femmes discrets, travaillant dans l’ombre, à l’image de « quelqu’un marchant dans le sable : tu n’entends pas les bruits de ses pas, mais tu vois les traces de ses pas » ! La crise sanitaire mondiale du Coronavirus a remis sur le devant de la scène ces gens de l’ombre, de l’aide à la personne (personnels soignants, de nettoyage, transport, etc…) qui se sont toujours sacrifiés pour l’intérêt commun et se sacrifient encore plus aujourd’hui pour sauver des vies et pour préserver notre bien commun, courant eux-mêmes le risque d’être contaminés ! Malheureusement, la société a accordé beaucoup d’importance à celles et à ceux qui se soucient plutôt de leur image, de leur renommée ou de leur gloire face à un public devenu majoritairement spectateur passif, obnubilé par ses stars et ses idoles du moment !

Il est venu le moment pour la société de faire un examen de conscience scrupuleux et de mener une révolution culturelle pour placer l’humain au cœur de la réforme sociale ! Il est venu le moment de valoriser socialement des métiers qui jusqu’alors ont été relégués au bas de l’échelle sociale, dévalorisés et déshumanisés sous le poids de la pression économique et du profit matériel, malgré l’abnégation, la dignité et le courage de ces hommes et de ces femmes qui ont fait du service et de la relation d’aide un choix professionnel, voire un choix de vie pour certain(e)s !

Enfin, dans ce monde actuellement en arrêt, marqué par la crainte, l’angoisse, alimentant le rejet de l’autre et le repli sur soi, nous avons impérativement besoin de tisser des liens, des rencontres entre citoyens !

Dans ce monde moderne globalisé, que l’on se sente religieux, agnostique ou athée, nous sommes héritier de la même humanité et nous partageons pour la première fois dans l’Histoire un destin commun, des périls communs. Même si nos approches, nos chemins, nos univers de sens sont divers et variés, il n’empêche que le destin de l’humanité, son bonheur et son épanouissement sont les préoccupations essentielles de 7 milliards d’individus. Pensons entre autres, aux défis économiques, écologiques et éducatifs après ce drame du Coronavirus ! Car si chacun campe sur ses privilèges de classe, ses acquis personnels ou ses positions dominantes au détriment de l’intérêt général, le destin collectif est mis en péril, ce qui conduira inévitablement à une hécatombe humaine et sociale. Nous avons déjà souligné, lors d’un précédent article, cette métaphore prophétique de la société à l’image d’un navire au milieu des flots marins : les vagues ne cessent de secouer notre destin commun. Faire preuve d’unité, de coopération et de solidarité permet de sauver notre bien commun.

Immergés dans notre quotidien, enfermé dans nos rythmes, nos habitudes, nos modes de consommation et notre confort personnel, nous devons tous et toutes réapprendre à faire société ! Nous devons apprendre de cette période, réactualiser le respect, l’empathie, la réciprocité, le respect de soi et le souci du groupe ! Nous avons jusqu’ici évoqué intensément la « liberté » et « l’égalité », faisant abstraction du ciment de « la fraternité », à savoir la « coopération plutôt que la compétition », la solidarité plutôt que l’égoïsme, l’intérêt général plutôt que l’intérêt particulier !

Cette fraternité – si je reprends un langage physicien – est « la variable d’ajustement » de la paix sociale en temps de crise. Dans ce contexte, notre responsabilité est double : allons-nous léguer à nos enfants une société déchirée par des conflits, pervertie par les préjugés et la recherche du profit ou allons-nous plutôt laisser aux générations futures un espace serein pour construire une société plus juste, plus fraternelle, plus humaine qui donne à chacun(e) sa place ?

Il est venu le moment de retricoter notre tissu sociétal déchiré par les conflits partisans, de cicatriser la plaie béante de la fracture sociale et de la stratification ethnique !

En de nombreux endroits, sur les réseaux sociaux, les échanges prenant des formes différentes d’expression se multiplient !  En de multiples occasions, nous assistons à des élans de solidarité et de générosité : entre voisins, entre générations, entre associations… Des personnes, des entreprises, des associations mettent leur talents (artistiques, culturels, religieux, techniques, organisationnels…) au service d’autrui pour aider à supporter le confinement, la maladie, le deuil…

De la nature, des connaissances, des opportunités culturelles, des visites artistiques, des opportunités de méditation, de réflexion sur soi et le monde, etc… sont offertes, gracieusement à ceux qui ont la chance de bénéficier d’internet. Nous espérons sortir plus sages, plus altruistes, grandis de cette catastrophe car partout et dans de nombreux domaines, bien plus fortes que l’individualisme matériel et le libéralisme économique, fleurissent des initiatives généreuses à l’effet boule de neige.

Espérons que cette crise nous amène à prendre conscience de la valeur de toute vie humaine, à désirer fortifier les liens familiaux et sociaux, à prendre le temps de nous occuper enfin de nous, à prendre le temps de vivre l’essentiel.

 

Par Dr. Rabie FARES, Chef de Culte Musulman au Grand-Duché de Luxembourg