La valeur de la Zakat El Fitr : éclairage juridique

par Sheikh Hfz. Rabie Fares, Chef de Culte musulman

1. Le statut de la Zakat El Fitr et ses conditions d’application :

– La Zakat El Fitr est une purification pour le jeûneur de toute imperfection dans sa pratique du jeûne et une nourriture pour le pauvre, comme nous l’a enseigné le Prophète – que la prière et la paix soient sur lui. Il s’agit d’une aumône que chaque Musulman(e) doit sortir à la fin de ce mois béni du Ramadan. Elle n’est également valide légalement qu’avant la prière de l’Aïd .
– La Zakat El Fitr est obligatoire selon certaines écoles juridiques quels que soient l’âge (pour le grand comme pour le petit et même pour celui qui vient de naître à l’aube du jour de l’Aïd…) et la situation financière de chacun (elle vaut pour le pauvre comme pour le riche).
– Le responsable légal de la famille (père, mère) s’en acquitte pour lui-même et pour toute personne vivant sous sa charge financière, sauf si les enfants travaillent : à ce moment-là, ils doivent alors s’acquitter de ce montant eux-mêmes.
– Il est impératif de s’acquitter de la Zakat El Fitr avant la prière de l’Aïd.

2. Bénéficiaires de la Zakat El Fitr :

– La Zakat El Fitr est destinée en priorité aux plus démunis du pays de résidence, comme les pauvres, les nécessiteux et les réfugiés. Le Musulman doit alors consentir un effort pour s’en acquitter, en privilégiant la satisfaction des besoins du pauvre, comme le préconisent les enseignements prophétiques : « Mettez-les (les pauvres) à l’abri de la demande ce jour-là (jour de l’Aïd) ». Il est fort probable que parmi vos voisins, il existe des pauvres dont vous ne soupçonnez pas l’existence.
– Sinon, renseignez-vous rapidement autour de vous ou auprès de votre mosquée, car vous pouvez la remettre directement aux responsables de votre mosquée.
– Si les besoins au niveau local sont satisfaits, ou que des proches en difficulté vivent dans un autre pays, il est alors autorisé d’envoyer cette Zakat à l’étranger. Afin de faciliter son acheminement et sa distribution avant la prière de l’Aïd, il est recommandé de prévoir la sortir suffisamment à l’avance.

3. Modes et montant de la Zakat El Fitr :

– La Zakat El Fitr peut se donner soit sous forme de denrées alimentaires (orge, blé, riz, etc.) en fonction de la nourriture de base de chaque pays (1er avis), soit sous forme pécuniaire, c’est-à-dire avec de l’argent, en fonction des prix des aliments de première nécessité et du niveau de vie de chaque pays, conformément à l’avis de l’Imam Abû Hanîfah (2ème avis).

3.1. Postulat théologique du 1er avis :

Les personnes qui souhaitent néanmoins s’en acquitter en denrées alimentaires doivent tenir compte des aspects suivants :
– Les mesures connues à l’époque prophétique matérialisées par sâ’ (الصاع) ou moud (المُدّ)… sont des unités de mesures approximatives qui ne peuvent être quantifiées avec précision, ni déterminées avec fiabilité car elles dépendent de la nature de la nourriture pesée, de sa typologie et de sa forme. Ainsi par principe de précaution, il est important d’arrondir ce poids estimé de base à 2225 grammes et de réévaluer son volume à 3 kilogrammes de la nourriture de base d’un pays donné : en effet, les aumônes ne font pas partie des actes cultuels à caractère normatif restrictif, comme la prière, pour laquelle il n’est pas autorisé d’augmenter le nombre d’unités de prières (raka’ates) par exemple.
– Si la Zakat El Fitr doit provenir légalement « de la nourriture de base du pays de résidence » comme le préconise la règle juridique, comment donc décliner ce principe et le concrétiser réellement dans notre contexte européen ? En d’autres termes, quelle est la nourriture de base en Europe ? Est-ce le riz, le raisin et les dattes ? Ou plutôt les fruits et les légumes, la viande blanche et rouge ? Y a-t-il une différence entre un pays européen et un autre ? Y-a-t-il des variations entre la nourriture de base de la personne elle-même et celle de ses concitoyens du même pays ?
Seule une étude sérieuse par exemple du marché luxembourgeois par les commerçants ou des économistes pourrait nous éclairer par rapport à cette question. C’est à la lumière de leur avis consultatif qu’un avis juridique pourrait être prononcé.

3.2. Postulat théologique du 2ème avis :

– Beaucoup de compagnons comme Omar Ibn Khatab et son fils Omar, Abdullah Ibn Massoud, Abdullah Ibn A’abass ont autorisé de la donner en argent.
– Dans le même sens, il a été rapporté que le compagnon Mouâdh (ra), a demandé aux gens du Yémen de s’acquitter de la Zakat de leurs récoltes en donnant des étoffes, sans qu’aucun compagnon ne s’oppose à son avis. Il leur a expliqué que cette façon de faire serait plus aisée pour eux, puisque leur activité principale était justement la confection des étoffes. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’à ce sujet, l’Imâm Boukhâri semble avoir un avis similaire à celui de l’Imâm Abou Hanifah, comme le relèvent l’Imâm Nawawi et Ibn Rûchd. Ces derniers se fondent sur le critère de solidarité, d’entraide sociale qui fonde Zakat El Fitr. Ce dernier avis n’est pas propre à l’École Hanafite, puisqu’il est partagé par beaucoup de disciples de l’Imam Malek comme Ibn Habib, Asbar, Ibn Wahb et c’est aussi l’un des deux avis de l’Imam Ahmed Ibn Hanbal.
– C’est pour cette même raison pratique que tous les pèlerins ne procèdent pas à l’immolation de leurs bêtes (Hady), comme le veut la tradition prophétique, mais qu’ils versent plutôt une somme d’argent à une société qui s’occupe de ce rite.
– Concernant le montant, comme pour les années précédentes et en accord avec les Imams du pays, au Grand-Duché de Luxembourg, la Zakat El Fitr est évaluée à 10 euros par personne.

4. Conclusion

Enfin, il faut rappeler que chacun a le droit d’opter pour l’avis juridique qui lui semble juste et argumenté, à condition de se référer aux instances religieuses compétentes ou tout simplement de suivre l’avis en vigueur dans sa mosquée et pris par les instances représentatives religieuses de son pays. Le plus important, c’est de préserver le sens d’unité et de fraternité.
Nous rappelons aux Musulmans qu’il est important de ne pas oublier l’actualisation de la Zakat obligatoire (Zakat El Ma’al) de leur épargne, en cas de dépassement du seuil légal de l’ épargne en général (Nissab النصاب) après l’écoulement d’une année.
La Zakat El Ma’al reste redevable a postériori si elle n’a pas été acquittée par négligence ou par ignorance dans le passé.
Nous implorons notre Seigneur, lors de ces dix derniers jours de rapprochement d’Allah – Soit-Il Exalté – de purifier nos cœurs, de protéger notre langue et de nous permettre d’observer la Nuit du Destin avec foi et dévotion.

Le Mois du Ramadan : « le printemps de la Foi »

Le Mois du Ramadan est doté d’une place particulière dans la conscience musulmane. A son arrivée, les rythmes de vie sont bousculés et les habitudes sont remaniées. Dès lors, la rupture temporelle ainsi que le rebond psychologique et moral générés par le Ramadan sont un excellent moyen d’introspection, d’auto-évaluation, de réforme morale et éthique. Le Prophète – que la paix et le salut soient sur lui – décrit la formidable ambiance qui règne dans le ciel à l’annonce de l’arrivée de ce « Printemps de la Foi » : « Lorsqu’arrive la première nuit du mois de Ramadan, Allah ordonne à son Paradis : « Prépare-toi et embellis-toi pour Mes serviteurs qui viendront bientôt dans Ma demeure et Ma générosité pour se reposer des peines du bas monde !» (Hadith rapporté par Al Bayhaki).

L’heure est à l’émulation et à l’exhortation mutuelles, à la concurrence loyale dans le bien, lorsque les fidèles redoublent d’efforts pour parfaire leur foi ! Le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – encourage les croyants à redoubler d’efforts pour profiter pleinement des cascades de la Clémence divine : « Le Ramadan est venu à vous ! C’est un mois de bénédiction. Allah vous enveloppe de paix et fait descendre la Miséricorde. Il décharge des fautes et Il exauce les demandes. Allah vous regarde rivaliser d’ardeur dans ce but et Il se vante de vous auprès de Ses anges. Montrez à Allah le meilleur de vous-mêmes, car est bien malheureux celui qui est privé de la Miséricorde d’Allah, Puissant et Majestueux ! » (Hadith rapporté par Al Bayhaki).

Dans les tourments et les préoccupations de la vie quotidienne, l’élan spirituel s’étouffe et la foi s’appauvrit. Donner du souffle à une spiritualité en train de se consumer devient plus que nécessaire, voire pressant. Renouveler « le pacte de la foi » se pose avec acuité. Pour apprivoiser ces angoisses existentielles, le moment du Ramadan vient nourrir la conscience religieuse musulmane, affectée par la négligence spirituelle et érodée par l’usure du temps. En effet, notre ego enchaîné par les passions inassouvies est dans un état de confinement permanent de ses besoins inachevés. S’en libérer est un véritable combat intérieur quotidien, qui consiste à lutter contre les suggestions négatives de l’ego et à s’affranchir de la domination des désirs. Ainsi par cet effort, cette lutte intérieure (Jihad Nafs) tout particulièrement intensifiée pendant le Mois de Ramadan, l’âme dépasse l’emprise du corps et profite pleinement d’une nourriture spirituelle appétissante, rythmée par des journées de jeûne, des nuits de dévotion (prières, invocations, lecture du Coran) et des actes solidaires de bienfaisance (charité, partage…). Ce voyage spirituel vers la profondeur de son être intérieur, permet de restituer à l’âme son bonheur intérieur et de se réconcilier avec la pureté originelle de son âme : se regarder dans le miroir de sa conscience ! Inspecter son intériorité ! Constater ses négligences ! Avoir le courage d’affronter ses défauts ! Prendre le temps pour réaménager sa vie !

La portée spirituelle du Ramadan convie notre conscience à jeûner au même titre que notre estomac : éviter d’écouter sa colère ! Maitriser sa langue en évitant toute médisance et tout mensonge ! Dire « Halte ! » à toute source de tentation ! Assurément, loin de se réduire à l’abstinence alimentaire, le jeûne du mois du Ramadan est une excellente école humaine et spirituelle, qui nous apprend la patience, la persévérance, la générosité, l’altruisme, la compassion, la solidarité, l’humilité. Le Prophète – que la paix et le salut soient sur lui – clarifie le sens profond du jeûne en disant : « Celui qui n’abandonne pas le mensonge ni d’agir en mentant, Allah n’a pas besoin qu’il délaisse sa nourriture et sa boisson » et il dit également : « Combien de jeûneurs ne récoltent de leur jeûne que la faim et la soif ! » (Hadith rapporté par Al Bayhaki). Il rappelle à maintes reprises cette dimension du « jeûne de l’esprit », en disant : « Quand l’un de vous jeûne, qu’il s’abstienne de dire des paroles obscènes et d’élever la voix. Si quelqu’un l’insulte ou le provoque au combat, qu’il se contente de répondre : “Je suis en état de jeûne.” » (Hadith reconnu authentique à l’unanimité).

Pour les croyants, le Ramadan est le printemps de la foi, de l’éveil de la conscience spirituelle et morale. Le Prophète – que la paix et le salut soient sur lui – évoque cette ambiance spirituelle propice à « l’introspection » en disant : « Lorsque vient le mois de Ramadan, on appelle : » Ô toi qui veux faire du bien, accours ! Ô toi qui veux faire du mal, cesse ! Cet appel est renouvelé chaque soir ». Au moment du jeûne, le croyant manifeste une volonté éclatante de supporter la soif alors que l’eau rafraîchissante est à sa portée et de résister à la faim alors que la nourriture délicieuse est devant lui. Ceci est la vraie traduction de l’endurance, de la persévérance et de la patience, le gain de la volonté sur la procrastination : « Le jeûne est la moitié de la Patience » disait le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui. Ce geste – fort et symbolique de dominer son ego et d’abandonner une partie de ses instincts les plus naturels à la recherche de l’agrément divin – reflète l’amour inextricable pour Dieu et traduit le gain de la volonté sur la procrastination. C’est pourquoi, le jeûne demeure un secret entre le croyant et son Seigneur : Allah, Soit-Il Exalté, a dit : « Tout ce que fait le fils d’Adam est pour lui-même sauf le jeûne, il est pour Moi et c’est Moi qui en donne la récompense. » (Hadith reconnu authentique à l’unanimité). Le Prophète – que la paix et le salut soient sur lui – a dit : « Celui qui jeûne le mois de Ramadan avec foi en comptant sur la récompense divine, ses péchés lui seront pardonnés. » (Rapporté par Al Boukhari et Mouslim).

De plus, tout en étant une excellente occasion de fortifier sa foi, le Ramadan est également un moment adéquat pour resserrer les liens familiaux surtout en ce moment de confinement. Se regrouper au moment de rompre le jeûne, grands et petits, autour de la même table est une image éloquente de la proximité́ et de l’intimité familiales. Ainsi, la famille solidaire vivant au même rythme (prières, repas…) retrouve son unité parfois perdue et embrasse l’esprit des valeurs familiales de partage, que beaucoup oublient ou négligent au cours de l’année.

Face à la privation temporelle ravivée par la sensation de la faim, le jeûne nous rappelle donc la misère des malheureux et la précarité́ des plus démunis dans le monde, tout en amenant à réfléchir sur les bienfaits que Dieu nous prodigue. En effet, des millions de personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards, malades dans le monde entendent au quotidien les cris de leur estomac creux, en ressentent les tiraillements sans trouver un morceau de pain qui calmerait leur faim, ni une goutte d’eau qui pourrait assouvir leur soif… Sans oublier, la situation désastreuse dans plusieurs pays où de nombreuses personnes sont contraintes de quitter leurs demeures et vivent souvent au rythme de la peur et de la souffrance ! On rapporte que le Prophète Joseph – que la prière et le saut soient sur lui- jeûnait fréquemment alors même qu’il contrôlait les réserves du pays et était le ministre du budget de l’État de l’époque. On l’a interrogé à ce propos et il a répondu en disant : « Je crains, si je suis rassasié, d’oublier la faim des pauvres ». Le Prophète Muhammad – que la paix et le salut soient sur lui – qui est le modèle de la générosité disait : « La meilleure charité est celle accomplie pendant le mois de Ramadan. » (Rapporté par At-Tirmidhî). Par ailleurs, les esseulés ne sont pas oubliés en cette période de confinement : plusieurs mosquées se mobilisent pour organiser et distribuer des colis alimentaires aux personnes isolées, pauvres ou à des détenus qui sont alors servis et ressourcés spirituellement en cette période si particulière synonyme aussi de partage, de don, de générosité. Lorsqu’il arrivait le Mois de Ramadan, le Prophète – que la paix et le salut soient sur lui – devenait tellement généreux, qu’Ibn ‘Abbâs a dit à son égard : « Le Prophète d’Allah était le plus généreux des hommes, et particulièrement au mois de Ramadân, lorsqu’il rencontrait l’Ange Gabriel avec la Révélation et que celui-ci lui enseignait le Coran. Sa générosité était ininterrompue comme le souffle continu du vent bénéfique. » (Hadith rapporté par Al Bukhârî). A ce titre, le mois du Ramadan est le mois du Coran par excellence car il est descendu durant ce mois : « (Ces jours sont) le mois de Ramadân au cours duquel le Coran a été descendu comme guide pour les gens, et preuves claires de la bonne direction et du discernement (S2, v185) ». La compagnie quotidienne du Coran s’impose, en intensifiant l’approfondissement spirituel de la méditation de ses versets, l’incarnation de ses valeurs, sans en négliger bien entendu sa lecture et son apprentissage.

Le Ramadan n’est donc pas un mois de festivités, un temps de désorganisation sociale et horaire ou de consommation effrénée. Le Ramadan est prioritairement un temps de réjouissance spirituelle et d’introspection, d’effort sur soi dans tous les domaines où il est humainement possible de progresser. Le Ramadan est un mois rythmé par les temps de prières diurnes et nocturnes, les temps de repas : notamment le repas béni avant l’aube et le repas de rupture de jeûne.

L’éveil de la conscience est le but ultime de ce mois sacré exprimé en ses versets : « Ô croyants ! Nous vous avons prescrit le jeûne (Al-Siyam) comme Nous l’avons prescrit à ceux d’avant vous, ainsi atteindrez-vous la piété ».

Sheikh Hfz. Rabie Fares

« Appel au confinement : l’attitude proactive d’une fourmi » (2)

Louange à Allah, et la prière et le salut soient sur Son Prophète,

« Ô fourmis ! Regagnez vos demeures de peur que Salomon et ses armées ne vous écrasent sans s’en apercevoir. » (S.27, V.18,19).

Nous continuons cette série en méditant sur le message éducatif de cette fourmi, qui ne cesse de nous interpeller à l’aune de la crise actuelle. Dès qu’elle a senti le danger, la fourmi s’est aussitôt mise en action de façon dynamique et ce, dans une démarche proactive étonnante. Elle n’a pas attendu l’ordre de ses chefs pour obtempérer à leurs injonctions ou les directives de la reine pour agir selon ses commandements. D’ailleurs, le Coran ne précise ni le rang social de la fourmi, ni son statut dans l’organigramme des fourmis, même s’il apparaît qu’il s’agit d’une simple fourmi ordinaire de la colonie, comme le suggère l’expression coranique avec l’article indéfini : « une fourmi a dit » ! Une personne proactive observe la situation et analyse les champs de ses possibilités pour décider de la conduite appropriée à tenir sans attendre que quiconque lui dicte sa conduite ! Notre fourmi ne s’est pas contentée de se lamenter ou de pleurer sur son sort tout en se résignant passivement à la situation ; loin s’en faut, elle a au contraire adopté l’attitude adéquate et accompli l’action appropriée face au danger, en invitant en priorité son peuple au confinement : « Ô fourmis, regagnez vos demeures (confinez-vous)» (S.27, V.18,19).

Être proactif n’est pas forcément être actif car il y a une différence entre l’action cohérente, raisonnée et juste suivant une perspective claire, et l’agitation souvent déraisonnée, improvisée et inappropriée face à une situation problème. La personne proactive ressent, réfléchit, décide et agit de façon adéquate avec responsabilité, réceptivité et cohérence. Avant même d’expliquer les raisons de son appel au confinement, on constate que la fourmi a interpellé ses congénères dès le premier abord à l’action utile, avec un message clair concis et bref. La communication et l’action en temps de crise sont tout un art à maitriser : « Et Nous renforçâmes son royaume et lui donnâmes la sagesse et la faculté de bien juger » (S.38, V.20). En temps de crise, les gens sont submergés par une forte émotion qui paralyse leurs capacités de raisonnement ; ils ont besoin dès lors d’un message clair, concis et bref pour éviter toute confusion, ambivalence et ambiguïté. De fait, on constate que cette fourmi a géré la crise de façon intelligente, pour ne pas provoquer la panique généralisée et déraisonnée ou le risque de générer un affolement entraînant un « mouvement de foule », une bousculade potentiellement dangereuse entre les fourmis. C’est la gestion émotionnelle de la crise, sans dramatisation, ni minimisation du danger. Elle a su jauger ses propos, en alliant la prudence et la vigilance d’un côté et la mesure et la relativisation de l’autre « … de peur que Salomon et ses armées ne vous écrasent sans s’en rendre compte (s’en apercevoir) » (S.27, V.18,19). En effet, il y avait un danger imminent à prendre au sérieux, sans l’éluder ni le nier, même si le risque d’être écrasé par un Prophète est peu probable. Elle explique aussi que le fait d’être écrasé – s’il a lieu – n’est certainement pas volontaire : « sans s’en rendre compte ». Mais, ceci ne l’empêche pas pour autant d’adopter une attitude vigilante et d’appeler par conséquent son peuple à prendre les mesures préventives nécessaires. C’est le « principe de précaution » dans son expression la plus explicite, principe à mettre en œuvre dans ce genre de situations exceptionnelles.

En parallèle, on constate que cette fourmi s’est montrée déterminée, confiante et sûre d’elle-même. Elle ne s’est pas dévalorisée, en se disant : « pourquoi moi ?! » ou n’a pas non plus manifesté une attitude égoïste, en sauvant prioritairement sa peau : « Après moi le déluge ! » ; elle ne s’est pas non plus déresponsabilisée en disant : « il y a d’autres fourmis qui peuvent le faire ?! ». Cette « dilution de responsabilité » est un mécanisme psychologique bien conceptualisé en psychologie sociale. Il s’agit d’un processus d’influence de groupe mis en évidence en 1968 par John Darley et Bibb Latané, conduisant un individu se déresponsabiliser dans une situation d’aide à apporter à quelqu’un en détresse, en raison de la présence d’autres passants passifs.

La fourmi nous apprend l’anticipation, l’adaptation, la prise d’initiative, la fluidité dans nos sociétés imprévisibles et en évolution permanente.   L’Islam nous a toujours invités à agir selon nos capacités, mais avec responsabilité, audace et détermination. Or, il n’y a pas de responsabilité sans liberté de réfléchir et d’agir. Le Coran nous donne l’exemple de deux attitudes antagonistes : « Et Dieu propose en parabole deux hommes : l’un d’eux est muet, dépourvu de tout pouvoir et totalement à la charge de son maître ; en quelque lieu où celui-ci l’envoie, il ne rapporte rien de bon ; serait-il l’égal de celui qui ordonne la justice et qui est sur le droit chemin ? » (S.8, V.76). La résignation apprise (ou : résignation acquise, de l’anglais Learned helplessness), concept-clé en psychologie théorisé par Martin Seligman (1975), montre un sentiment d’impuissance et une attitude d’abandon, tout en ayant la conviction que rien de ce qu’« on fait n’aura un quelconque résultat ». Toutefois, cette faculté d’agir de façon juste avec vitalité et agilité exige une prise de conscience et un courage à la hauteur de l’enjeu de la situation. Le Prophète – que la prière et le salut soient sur Lui – se protégeait chaque jour contre ces maux : « Ô Seigneur ! Je me mets sous Ta protection contre les soucis et la tristesse, contre la résignation et la paresse, contre l’avarice et la lâcheté, contre le poids de la dette et la domination des hommes ».

Donc être proactif à l’exemple de cette fourmi, c’est être responsable et agir en conscience. Or, être responsable exige de s’engager dans ses actes et en assumer les conséquences. L’Islam répugne cette attitude de déresponsabilisation, qui consiste à rejeter la faute sur les autres et à invoquer le destin ou toute explication déterministe privant l’individu de sa capacité d’agir sur son destin : « Quand un malheur vous atteint – mais vous en avez jadis infligé le double -vous dites : « D’où vient cela ? » Réponds-leur : « Il vient de vous-mêmes » (S.3, V.165). A nous d’assumer la responsabilité de notre choix avec lucidité et clairvoyance : « Mais l’homme sera un témoin perspicace contre lui-même, quand même il présenterait ses excuses » (S.75, V.14-15). A défaut, c’est la mauvaise foi, le mensonge, la démagogie et la contestation qui ruineront nos vies individuelles et sociales. Les affres de la passivité, de la résignation, de l’apathie et de la procrastination peuvent découler d’un manque de confiance et de l’estime de soi. L’inertie peut générer une frustration qui pousse beaucoup à être facilement dans la critique et la contestation ; déçus du tout, présents nulle part. Ces blessures narcissiques peuvent engendrer également mensonges et victimisation. A ce titre, pour combattre toute attitude passive, l’Islam appelle chacun(e) à l’engagement jusqu’au dernier moment : « si la fin des temps arrive, que l’un d’entre vous a une planète et qu’il est capable de la planter, qu’il le fasse ». Il est malaisé de constater qu’en l’absence de cette éducation spirituelle profonde, on voit apparaître – au moment de bouleversement des sociétés – un certain nombre de conceptions fausses, détournant le texte coranique de son contexte. Cette attitude consiste plutôt en une projection psychologique face à certaines frustrations mêlées de sentiments de stigmatisation et en un refoulement du fantasme humain de l’obsession de la fin du temps. Cette vision pessimiste et apocalyptique du monde a permis à des groupuscules d’embrigader des gens fragiles psychologiquement, en leur vendant le leurre d’un rêve mystifié. On rapporte qu’une personne est venue voir le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – pour l’interroger sur l’heure de la fin du temps.  Le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – s’est tu jusqu’à ce qu’à force d’insistance, il rétorque au bout de la troisième fois : « Et qu’est-ce que tu as préparé pour la fin des temps ? ». Au lieu de satisfaire la curiosité de cette personne ou même de calmer son angoisse de la mort, le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – le responsabilise, en l’invitant plutôt à s’interroger sur la fin de son propre temps ici-bas !

Enfin, nous appelons de tous nos vœux à cultiver ces valeurs dans un monde complexe et incertain pour devenir adaptables et résilients au lieu de subir des situations problématiques. Il faut apprendre dès lors à aborder les situations de crise, non plus comme des problèmes, mais bien comme des opportunités requérant notre adaptation, notre créativité et notre imagination. Il s’agit d’une pédagogie de la sagesse, consistant à agir au moment opportun et de la façon la plus adaptée.

Dr. Rabie Fares

Chef de Culte Musulman du Grand-Duché de Luxembourg

Quelle attitude face à la crise sanitaire : vers un confinement spirituel et éducatif !

Mes chers frères, mes chères sœurs, mes chers amis,

Je m’adresse solennellement à vous en ce début du mois de Châ’abane ! Nous ressentons à présent l’odeur spirituelle de Ramadan ! Nos cœurs frémissent de joie au retentissement de nos âmes pour accueillir ce mois béni doté d’une place particulière dans l’esprit des Musulmans ! Que Dieu bénisse ce mois et nous accorde l’opportunité d’atteindre le Ramadan sans en être privés dans nos mosquées ! Mais il n’y aura que ce que Dieu Tout-Puissant a décidé !

Tout le monde mesure la gravité de la situation sanitaire que traverse actuellement le monde entier. Dans notre Grand-Duché au Luxembourg, le dernier bilan officialisé par le Ministère de la Santé fait état de 1605 infections, ce qui est beaucoup au niveau européen proportionnellement au nombre d’habitants. Néanmoins, la bonne nouvelle, c’est que le nombre de décès stagne depuis deux semaines à 15 morts. Que Dieu, Le Tout Clément préserve le pays et l’épargne de tout malheur.

En ce moment, en notre nom à tous en tant que communauté musulmane, nous exprimons nos sincères condoléances aux familles endeuillées, ainsi qu’à leurs proches et nous demandons à Dieu de guérir les malades !

Je tiens à rendre hommage au courage, à l’abnégation et au dévouement de nos médecins, infirmiers, urgentistes, ambulanciers, pompiers, agents de police, aux caissiers et caissières, aux agents de sécurité et de nettoyage, aux éboueurs, aux personnels funéraires, aux chauffeurs de transports en commun et tant d’autres…

Je salue également le rôle des ministres, des enseignants, des chercheurs, des travailleurs sociaux, parmi lesquels éducateurs et psychologues, les ministres de culte parmi lesquels nos imams et les autres responsables religieux des autres confessions pour leur rôle d’éclairage, de conseil et d’accompagnement des gens en détresse.

Toute cette armée invisible, qui se mobilise au quotidien et qui travaille dans l’urgence et souvent dans des conditions difficiles fait la fierté de notre pays et mérite notre respect, notre admiration et notre reconnaissance ! Ces personnes se mettent souvent en danger au détriment de leur famille, de leur sommeil pour œuvrer au quotidien pour notre santé, notre bien-être !

Que Dieu leur vienne en aide.

Nous ne sommes qu’au début de cette épidémie qui s’accélère et s’intensifie selon les pays. Mais nous pouvons traverser cette épreuve collective dignement, par la Grâce de Dieu, si nous faisons preuve de responsabilité, de solidarité et d’entraide ! Nous sommes tous dans ce navire au milieu d’une mer, dont les vagues gigantesques ne cessent de secouer notre destin ! Sommes-nous capables d’assumer collectivement nos responsabilités, d’être à la hauteur des enjeux de la situation afin de permettre à ce navire d’arriver à bon port en toute sécurité ? Ou allons-nous nous hasarder, nous suicider collectivement et faire couler le navire ? Nous sommes à l’épreuve de l’Histoire ! Notre Prophète Muhammad – que la prière et le salut soient sur lui – décrit parfaitement la situation que nous vivons avec cette belle métaphore : «  …parmi ces gens qui tirent au sort pour se réserver des places à bord d’un bateau, certains obtiennent l’étage supérieur et d’autres vont à l’entrepont. Lorsque ces derniers ont besoin d’eau, ils doivent nécessairement passer par le pont supérieur. Alors, afin de ne pas déranger ceux de l’étage supérieur, ils suggèrent de creuser un trou dans leur partie du bateau. Et si ceux de l’étage supérieur les laissent faire, tout le monde fera naufrage ; au cas contraire tout le monde sera sain et sauf ».

En effet, cette calamité va révéler notre capacité de résilience collective, d’empathie affective et de solidarité effective ! Sommes-nous capables d’oublier nos querelles, être soudés et solidaires ?

 

Mes frères et sœurs,

Mon premier conseil de base, que vous ne cessez d’entendre ces derniers jours de différentes façons est : « Restons chez nous » ! Ce confinement est à la fois une obligation religieuse et un devoir citoyen, car il s’agit de préserver la vie sacrée en Islam : « …. Quiconque sauve une vie, c’est comme s’il a donné vie à l’humanité entière. » (« La table servie » – S.5, V.32) ! On ne peut en aucun cas par insouciance, maladresse ou ignorance mettre sa vie et celle des autres en danger ! Agissons donc avec responsabilité et rejoignons nos demeures !

Je vous annonce cette bonne nouvelle pour toute personne qui reste confinée chez elle en ce moment, tout en faisant preuve de courage, de persévérance et de patience : elle est considérée comme un martyr même si elle ne meurt pas ! Le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – a dit dans un Hadith authentique rapporté par Al Boukhari : « Toute personne, au moment de l’arrivée de la peste, qui reste chez elle en faisant preuve de patience et d’endurance, sait que rien ne la touchera à part ce qu’Allah a décrété pour elle, Allah lui donnera la récompense d’un martyr ». Alors, faisons de ce confinement un moment pour grandir spirituellement, nous élever intellectuellement et mûrir humainement ! Acceptons ce confinement dans la joie, la sérénité et la paix ! L’Imam Malek – que Dieu lui accorde miséricorde – dit : « La demeure du croyant est son paradis » et en rentrant chez lui, il disait à chaque fois la formule à prononcer quand on admire une chose : « MachaAllah, la Qowata illa biAllah » (« Telle est la Grâce d’Allah ! Il n’y a de puissance que par Allah ») ! Nous devons (ré)apprendre à ressentir ce bonheur d’être chez soi, de déguster le plaisir de la proximité familiale, la joie de compagnie de nos enfants, de notre conjoint ! Profitons de chaque moment, de chaque instant pour travailler, prier, lire, écrire, nous reposer ! Faisons de ce confinement spirituel et éducatif un meilleur tremplin pour méditer, contempler et invoquer ! Nous avons tant de négligences à l’égard de notre Créateur à corriger, tant de manquements dans nos devoirs familiaux à réparer, tant de vide spirituel à combler, tant de besoins intellectuels et spirituels à assouvir ! Donc, regardons-nous dans le miroir de notre conscience ! Inspectons nos intentions ! Prenons le temps pour ménager l’espace de notre intériorité !

 

Mon deuxième conseil :

Soyons plus lucides, plus mesurés et plus mûrs lors de cette crise ! Cessons de propager des rumeurs et les Fake News sans discernement ! Arrêtons de propager des fausses informations sans connaître leurs sources, ni étayer leurs arguments ! Soyons plus sérieux et plus responsables car à l’ère de la télécommunication, « le mensonge peut faire le tour de la terre, le temps que la vérité mette ses chaussures » comme disait l’un des sages ! Donc, vérifions la source et la fiabilité de nos informations conformément à l’enseignement coranique : « Ô croyants ! Si un pervers vous apporte une nouvelle, vérifiez-en la teneur, de crainte que vous fassiez du tort à des innocents par inadvertance et d’en éprouver ensuite des remords » (Sourate « Al-Hujurât », Les appartements, S.49, V.6) ! Donc, face à la surinformation en permanence en ce moment de crise, faisons le tri, gardons l’essentiel et fixons des limites ! Le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – dit : « Il n’y a pas de mensonges pires que de rapporter aveuglément ce qu’on entend » !

Ne participons pas à véhiculer des informations de nature à déstabiliser les gens, à nourrir l’angoisse généralisée et à alimenter la peur collective ! Sachant, qu’il y a parmi nous des gens fragiles psychologiquement et d’autres plus vulnérables ou faibles physiquement ! Dieu nous met en garde contre cette attitude précipitée et pressée : « Et si une nouvelle leur est parvenue sécurisante ou faisant peur, ils ne se gênent pas pour la propager aussitôt. Et s’ils s’étaient référés au Prophète et aux gens du savoir, ils auraient su l’extraire de sa source » (Sourate « An-Nisâ’ », Les femmes, S.4, V.83) ! Donc, évitons de spéculer sur les domaines qui ne relèvent pas de nos compétences et demandons aux gens de la connaissance et du savoir ! Ayons la bonne attitude, celle de nous référer aux experts et aux personnes plus compétentes, dans tous les domaines religieux, médicaux, politiques, sociaux : « Et interrogez les gens du savoir si vous ne savez pas » (Sourate « Al Anbiyâ’ », Les Prophètes, S.21, V.7) ! Ne devenons pas des enquêteurs apprentis, des pseudo-analystes et des religieux auto-proclamés ! Observons, analysons et relativisons ! Et gardons-nous de toute opinion arrêtée et de toute position figée !

 

Mon 3ème conseil :

Soyons plus optimistes, plus paisibles et plus sereins ! Nous sommes surexposés aux informations catastrophiques qui nous parviennent du monde entier, ce qui génère des angoisses et des peurs irrationnelles ! La peur brise notre force de réflexion et paralyse notre capacité d’action ! Elle est mauvaise conseillère et encore plus contagieuse ! Dissipons alors cette peur par la confiance en Dieu : « Dis : rien ne nous atteindra, en dehors de ce qu’Allah a prescrit pour nous. Il est notre Protecteur. C’est en Allah que les croyants doivent placer leur confiance » (Sourate « At-Tawbah », Le repentir, S.9, V.51) ! Redonnons aux gens de l’espoir, de l’espérance et de la confiance ! Le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – préconisait la conduite exemplaire à manifester lors de la visite d’un malade en fin de vie : « Si vous rendez visite à un malade, donnez-lui l’espoir de vivre plus longtemps, car cela ne changerait en rien dans le destin d’Allah ». En d’autres termes, c’est comme si le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – nous disait implicitement : « Qu’est-ce qui vous empêche de semer l’espoir dans le cœur des gens dans la mesure où vos pronostics quant à l’avenir ne changeraient en rien la réalité des choses ? ».

En ce moment de crispation, les gens ont besoin d’une attitude bienveillante et compatissante, incitant la méditation, invitant à l’introspection et à l’autoévaluation : le Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – disait : « Rassurez et ne faites pas paniquer et repousser les gens » ! Je m’adresse particulièrement aux responsables religieux, parmi lesquels imams et prédicateurs : ne produisons pas un discours religieux apocalyptique culpabilisant, trop moralisateur et frustrant ! Beaucoup de prédicateurs n’hésitent pas à dramatiser la crise et à la qualifier de façon de façon simpliste, comme émanant de la colère et de la vengeance divine, apportant ainsi de la confusion ! Usons – dans nos propos –  de nuance, de finesse et de justesse ! Les compagnons du Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – ont accueilli la pandémie de la peste comme une forme de miséricorde et non comme un châtiment divin, comme l’illustrent plusieurs de leurs attitudes à l’époque ! Si cela avait été le cas, pourrait-on se permettre de qualifier le décès de nombre de compagnons lors de cette épidémie de peste de châtiment divin ?

Ouvrons aux gens la porte de la Miséricorde divine, mobilisant les gens à l’action utile, au lieu de les condamner à vivre ce moment dans la frustration ! Les gens ont besoin d’une parole douce, tendre et rassurante : « Et dites-lui des paroles douces (Sourate « Tâ-Hâ », S.20, V.44) ! Les gens ont besoin de propos justes, utiles et éclairants : « Ô croyants ! Craignez Allah et tenez des propos justes, afin qu’il améliore vos actions et vous pardonne vos péchés » (Sourate « Al-Ahzab », Les coalisés, S. 33, V. 70-71).

Ayons à l’esprit cette belle parabole coranique : « N’as-tu pas vu comment Allah propose en parabole une bonne parole, pareille à un bel arbre dont les racines sont profondes (se fixent solidement dans le sol) et dont la ramure s’élance vers le ciel, en produisant, par la Grâce de son Seigneur, des fruits à tout instant » (Sourate « Ibrahim », S.14, V.24-25).

 

Mon 4ème conseil :

Soyons plus solidaires et plus humains. Pensons aux plus fragiles, et aux plus démunis ! Les actes de bienfaisance, de bienséance et de clémence sont énormément récompensés par Dieu – soit-Il Exalté – surtout en ce moment difficile ! Dieu a dit : « Et ils se conseillent mutuellement l’endurance et la clémence » ((Sourate Al-Balad , S90, V17).  Et sachons comme le dit notre Prophète – que la prière et le salut soient sur lui – que : « Le meilleur des gens est celui qui est le plus utile pour l’humanité ». Et il dit : « Et celui qui dissipe une angoisse de quelqu’un, Allah le délivrera de l’angoisse du Jour du Jugement ».

Ayons une pensée pour toutes les personnes vivant dans l’isolement, dans la précarité et dans la pauvreté, pour les sans-abris…

 

Mon dernier conseil :

Méditons sur les bienfaits indénombrables de Dieu sur nous ! Avons-nous ressenti la valeur de Ses Bienfaits, la faveur de Ses Dons et la largesse de Sa Générosité ? :  « Et Il vous a accordé tout ce que vous Lui avez demandé. Et si vous comptiez les bienfaits d’Allah, vous ne sauriez les dénombrer. L’homme est vraiment très injuste, très ingrat. » (Sourate « Ibrahim », S.14, V.34) ! Le Prophète – que la prière et le salut soient sur Lui – disait : « Celui d’entre vous, qui se réveille le matin, en sécurité parmi les siens, ne souffrant dans son corps d’aucun mal et possédant la nourriture de sa journée, c’est comme si l’on avait amassé pour lui tous les biens de ce monde ».

Reconnaissons la valeur de ce qu’Il nous a octroyé et exprimons notre gratitude et notre reconnaissance envers Celui qui nous a créés et qui nous aime ! Portons nos louanges les plus sincères envers Lui, matin et soir : « Et lorsque votre Seigneur proclama : « Si vous êtes reconnaissants, très certainement, j’augmenterai mes bienfaits pour vous » (Sourate « Ibrahim », S.14, V.7) !

Dégustons cet appel divin, surtout en ce moment de détresse : « Pourquoi Allah vous infligerait-Il un châtiment si vous êtes reconnaissants et croyants ! Allah est Reconnaissant et Omniscient » (Sourate « An-Nisaâ’ », Les femmes, S.4, V. 147).

Enfin, je finis avec ce beau conseil prophétique : « Garde ta langue, confine- toi dans ta demeure et pleure sur tes péchés ».

  • « Garde ta langue » : arrête de propager les fake News.
  • « Confine-toi dans ta demeure » : reste chez toi.
  • « Et pleure tes péchés » : prie et invoque Dieu.

Que Dieu délivre l’humanité de cette épreuve, pardonne nos péchés et nous protège tous.  Amine.

 

Dr. Rabie Fares
Chef de Culte Musulman au Grand-Duché de Luxembourg

Message d’espoir du chef de culte dans le contexte de crise de coronavirus

Chers Présidents,
Chers Imams,
Chers responsables religieux,
Chers frères et sœurs,

Nous vivons depuis quelques semaines une situation inédite dans l’Histoire à l’échelle de la planète. Depuis un siècle, nous n’avons encore jamais connu une telle pandémie sanitaire mondiale qui ravage des vies chaque jour dans tous les continents. L’Europe devient désormais l’épicentre du virus. Cette crise sans précédent a commencé à transformer radicalement nos habitudes de consommation, de travail et même de pratique de notre culte. Nous avons besoin alors de réacquérir des réflexes, de réapprendre des méthodes, de développer des attitudes pour mieux vivre ce temps de crise. Retrouver ces gestes et ces attitudes peut bousculer nos habitudes et transformer notre quotidien. Selon tous les spécialistes, la situation est grave : il convient de tout mettre en œuvre pour préserver la vie humaine, âme chère auprès du Divin, en évitant tout contact pouvant transmettre ce virus qui se propage rapidement et notamment lors des rassemblements.

Les images qui nous parviennent de Chine, d’Italie et d’Espagne sont effrayantes. Ce scénario catastrophique – qu’Allah nous en préserve – peut arriver à n’importe quel moment, dans n’importe quel pays, si les gens n’agissent pas avec le sens du devoir et de leur responsabilité individuelle. Comment un virus, créature si minuscule, peut-il menacer l’humanité entière ? Nous constatons que c’est la Puissance d’Allah, qui s’exprime avec toute Sa Force, Son Pouvoir et Son Omnipotence pour révéler notre fragilité, notre faiblesse, notre petitesse et parfois même notre inconsistance : « Et Il est le Dominateur Suprême sur Ses Serviteurs. Et Il envoie sur vous des gardiens » (Sourate Les bestiaux, « Al’An’âm », Sourate 6, Verset 61).
Quelle tristesse de voir l’affolement des gens dans les supermarchés, le confinement d’autres dans leurs demeures et le surpeuplement des hôpitaux. En tant que croyants, nous n’avons jamais imaginé que la Ka’aba – haut lieu sacré de l’Islam – puisse être un jour interdite aux pèlerins ! Nous n’avons jamais songé que de nombreuses mosquées dans le monde entier puissent être fermées un jour aux fidèles ! Quelle douloureuse situation pour nous tous, imams, responsables et fidèles, tant attachés aux demeures d’Allah, lieux de paix, de prières, d’instruction, d’apaisement et de clémence d’en être privés. Néanmoins, nous pouvons garder confiance, espoir et force car si la prière n’est pas célébrée collectivement, cela ne signifie aucunement que la vie spirituelle s’arrête : « Et la terre entière m’est accordée comme mosquée » disait le Prophète, que la prière et le salut soient sur Lui. C’est donc le moment de faire de nos foyers un lieu de prière, de méditation et d’amour : « Et faites de vos demeures un lieu de prière et accomplissez la prière. Et fais la bonne annonce aux croyants » (Sourate « Jonas », Sourate 10, Verset 87). Dieu, Très Miséricordieux nous accordera la récompense complète de nos actes de dévotions en fonction de nos intentions, comme si nous les avions effectués réellement à la mosquée, comme le montre plusieurs hadiths prophétiques.

Ce moment de confinement forcé peut se révéler bénéfique et servir de tremplin pour se réconcilier avec le Divin, communiquer avec soi-même et être en communion avec sa famille. Dans ces moments sombres, allumons les bougies de l’espoir, accueillons la lumière de la foi et déclenchons l’étincelle de la confiance. Souvenons-nous que l’épreuve en Islam n’est pas tragique : elle ne se vit pas dans la peur, ni dans la douleur ; elle se vit dans la douceur, dans l’acceptation, dans la dignité et dans la confiance. Nous avons espoir en Dieu, nous croyons que ce mal est un bien pour l’humanité, une bifurcation critique certes, mais une source de renaissance pour penser un autre monde plus serein, plus juste et plus humain : « Ne pensez pas que c’est un mal pour vous, mais plutôt, un bien pour vous » (Sourate « La Lumière », Sourate 24, Verset 11). En effet, les temps de crise en tant que moments d’épreuve nous permettent de grandir et de mûrir.

Depuis plusieurs décennies, le monde va mal et tout un chacun tout à chacun fait le constat d’un malaise lié à la vie moderne. En effet, l’humanité semble – depuis des décennies – condamnée à vivre au quotidien à un rythme effréné, confrontée à une culture de l’urgence, au culte de performance, de l’apparence et à la logique marchande. Pressés et stressés, les gens se retrouvent dans une situation d’ambivalence, psychologiquement déstabilisés et socialement fragilisés. Beaucoup de gens vivent des conflits de valeurs, fuient cette réalité sombre si difficile à supporter psychologiquement, en consommant des psychotropes (antidépresseurs…), en s’évadant dans une course aux loisirs et aux plaisirs immédiats, en pensant aux vacances, en lisant des romans, en regardant le cinéma, la télévision en boucle, les séries diffusées sur internet, les réseaux sociaux…

Ce temps de crise relative au Coronavirus a donné un brutal coup d’arrêt à notre monde qui poursuit son inéluctable expansion et sa croissance économique méconnaissant sa destinée. Nos sociétés se soucient uniquement de l’impératif du rendement au point d’épuiser les ressources de la planète en la surexploitant, ce qui a généré des désastres environnementaux. Le monde du travail devient de plus en plus un lieu de compétition et de souffrance.

La pandémie de Coronavirus nous apprend à revenir à l’essentiel, à être plus présent avec nos enfants, à travailler à notre rythme, à reposer notre esprit, à rééquilibrer notre vie. En effet, la famille, parfois tellement négligée de nos jours, revient au centre de nos préoccupations. Cette pandémie de Coranavirus nous dit que nous ne sommes pas les maîtres du monde et que tout n’est pas contrôlable, exploitable, inusable, que tout n’est pas maitrisable et n’est pas prévisible : « Prenez garde ! Vraiment l’homme devient rebelle, dès qu’il estime qu’il peut se suffire à lui-même (à cause de sa richesse) » (Sourate « Al Qalam », Sourate 96, Versets 6-7).

Le Coranavirus vient alors briser les illusions d’un monde ultramoderne, et technicisé, sape le mythe d’une société industrialisée et réveille nos instincts de survie les plus naturels. Nous devons alors agir avec un sens aigu de notre responsabilité civile et morale, en développant un élan de solidarité, une forme d’unité et de générosité.

Nous pouvons, tout en prenant les précautions sanitaires nécessaires, penser aux plus fragiles, aider nos ainés s’ils ont besoin de faire leurs courses, d’aller à la pharmacie ou à un rendez-vous médical par exemple. Avec notre foi, grâce à notre énergie spirituelle, soyons plus forts et accueillions l’avenir avec beaucoup d’espoir : espoir que l’humanité changera son chemin et se réconciliera avec les valeurs éthiques et morales qui la fondent.

Que Dieu Tout-Puissant délivre l’humanité de cette calamité, nous ouvre les portes de Sa Clémence et nous accorde le meilleur dans cette vie d’ici-bas et dans l’au-delà.

Amine.