Khoutba centrale : « L’imagination inspirée par la foi – du rêve à la réalité » (vidéo)
L’imagination, en tant que capacité à représenter mentalement des choses inexistantes ou invisibles, occupe une place centrale dans le développement de l’âme humaine, de l’intelligence et de la spiritualité. Elle est souvent sous-estimée, tant dans l’éducation que dans le discours religieux, bien qu’elle constitue un puissant outil de connaissance introspective, d’élévation spirituelle et de maturation émotionnelle. Le Dr. Salman al-Awda, dans son ouvrage Sur les sentiers de l’ego, offre une analyse profonde et inspirante de l’imagination, invitant le lecteur à la réactiver et à l’intégrer dans sa foi, son adoration et sa vie quotidienne.
L’imagination se déclenche quand on regarde, écoute ou lit
Dans les hadiths du Prophète Muhammad, que la paix et la bénédiction soient sur lui, on trouve de nombreux exemples où des images et des comparaisons sont utilisées pour stimuler une expérience intérieure. Abou Hurayra rapporte que le Prophète a dit :
« Que pensez-vous si l’un d’entre vous avait une rivière devant sa porte et s’y baignait cinq fois par jour – resterait-il sur lui quelque saleté ? »
Les compagnons répondirent : « Il ne resterait aucune saleté. » Le Prophète conclut : « Tel est l’exemple des cinq prières quotidiennes, par lesquelles Allah efface les péchés. » (Boukhari n°528 ; Mouslim n°667)
Ce hadith n’est pas seulement un message intellectuel, mais une scène visuelle : le croyant imagine la rivière, l’eau qui enlève l’impureté, et ressent ainsi que la prière lave ses péchés.
Les descriptions coraniques ont une force semblable. Lorsque l’on entend :
« N’as-tu pas vu ce que ton Seigneur a fait aux gens de l’Éléphant ? » (Sourate al-Fil, v.1), on imagine une armée, des éléphants, des oiseaux lançant des pierres d’argile cuite. Cette scène n’est pas un simple récit : elle évoque dans l’esprit du croyant la puissance et la justice divines.
Ou encore, quand Allah décrit les chevaux galopant à l’aube :
« Par les coursiers haletants, frappant des étincelles avec leurs sabots » (Sourate al-‘Adiyat, v.1–2), le cœur s’accélère, et l’homme devient témoin de cette scène vivante.
Dans les moments historiques de la mission prophétique, la vision prophétique jouait un rôle de renforcement de la foi et de source d’espoir. Lors de la bataille du Fossé (Khandaq), les compagnons creusaient un fossé et butèrent sur un rocher qu’ils n’arrivaient pas à casser. Le Prophète, que la paix soit sur lui, frappa alors la pierre avec son outil et dit :
« Allahou Akbar ! Les clés de la Syrie m’ont été données ! Je vois les palais rouges de Damas ! » Puis :
« Les clés de la Perse m’ont été données ! Je vois le palais blanc de Madain ! » Et encore :
« Les clés du Yémen m’ont été données ! Je vois les portes de Sanaa ! » (Ahmed, Musnad, n°18439)
Bien qu’en guerre et frappés par la faim, les compagnons furent renforcés par cette vision nourrie par la Révélation. Ils ne se moquèrent pas de ses paroles, mais les acceptèrent comme une réalité prochaine.
L’imagination a également une fonction psychologique puissante
Dans un hadith qudsi, Allah dit :
« Je suis tel que Mon serviteur pense de Moi » (Boukhari n°7405 ; Mouslim n°2675).
Si le serviteur imagine qu’Allah lui pardonnera, Allah lui pardonnera effectivement. S’il imagine qu’Allah l’aidera, Allah lui accordera un secours. Ainsi, l’imagination devient un fondement de l’espérance et de l’optimisme.
Quand l’imagination devient ambition concrète, elle transforme la réalité
Un événement rapporté dans l’histoire de l’Andalousie à l’époque des Omeyyades illustre cette idée. Trois jeunes hommes y vivaient comme porteurs (hamals), transportant des charges pour leurs clients avec leurs ânes. Un soir, après une longue journée de travail, ils dînèrent ensemble et commencèrent à discuter.
L’un d’eux, nommé Muhammad, dit :
« Imaginez que je sois calife, que souhaiteriez-vous que je vous accorde ? »
Ils rirent : « Non, Muhammad, c’est impossible ! »
Mais il insista : « Imaginez seulement. »
L’un répondit : « Moi, j’aimerais de magnifiques jardins. »
– « Et quoi d’autre ? »
– « Une écurie de chevaux arabes de race. »
– « Et ? »
– « Cent servantes. »
– « Encore ? »
– « Cent mille dinars d’or. »
– « Assez ? »
– « Oui, ô commandeur des croyants ! »
Muhammad vivait ce rêve. Il ressentait déjà la satisfaction de donner, lui qui avait tant reçu.
Il se tourna alors vers l’autre ami :
– « Et toi, que souhaiterais-tu ? »
– « Toi, calife ? C’est impensable ! »
– « Imagine seulement. »
– « Très bien. Si tu deviens calife, fais-moi monter sur un âne à l’envers, visage tourné vers la queue, et ordonne à un crieur public de parcourir les rues en disant : ‘Ô gens, cet homme est un imposteur ! Quiconque lui parle ou l’approche sera emprisonné !’ »
Le lendemain, Muhammad fit la prière de l’aube, réfléchit, et conclut que pour atteindre son rêve, il devait commencer par vendre son âne. Ce qu’il fit. Il s’engagea dans la police, travailla avec ardeur, se fit remarquer, et gravit rapidement les échelons jusqu’à devenir chef de la police.
Quand le calife mourut, son fils Hicham – âgé de seulement dix ans – lui succéda. Trop jeune pour gouverner, trois régents furent désignés : Ibn Abi ‘Āmir (Muhammad), al-Mushafi et Ibn Abi Ghalib. Muhammad élimina les deux autres, devint seul régent, prit toutes les rênes du pouvoir, et fut connu comme al-Hājib al-Manṣūr. Il réforma l’État, renforça la foi, la connaissance et la puissance militaire, attira les savants à Cordoue, et mena l’Andalousie à son apogée.
Trente ans plus tard, devenu le dirigeant le plus puissant de son époque, il se souvint de ses anciens amis hamals. Il envoya un soldat les chercher. Ils furent surpris et effrayés, pensant à une erreur. Arrivés devant le calife, ils reconnurent leur ami Muhammad.
Il leur dit :
– « Vous vous souvenez de cette nuit ? Qu’avez-vous demandé ? »
L’un répondit :
– « Des jardins magnifiques. »
– « Ils sont à toi. Et ? »
– « Une écurie de chevaux. »
– « Elle est à toi. Et ? »
– « Cent servantes. »
– « Accordé. Et ? »
– « Cent mille dinars. »
– « Tu les auras. Et ? »
– « C’est assez, ô commandeur des croyants ! »
Il lui promit aussi une pension mensuelle et un accès direct.
Puis il se tourna vers l’autre ami, le moqueur :
– « Et toi, que voulais-tu ? »
– « Épargne-moi, ô commandeur ! »
– « Non, tu dois le dire. »
– « J’ai dit… que tu me fasses monter à l’envers sur un âne et proclamer que je suis un imposteur… »
– « Qu’on le fasse ! Pour qu’il sache qu’Allah est capable de tout ! »
(Extrait du livre L’Andalousie – Histoire en images, Dr Tareq Suwaidan)
L’imagination est notre représentation du monde – ne la sous-estime pas
Dr. Salman al-Awda, dans Sur les sentiers de l’ego, cite des exemples pratiques : quand nous revivons un souvenir douloureux, nous le reconstituons parfois différemment. Une fois en nous imaginant réagir avec colère, une autre avec patience. Dans chaque version, l’imagination module nos émotions, prépare nos réponses futures, et guérit les blessures du passé. Une pratique constante d’imagination positive peut modifier notre comportement. Imaginer un bon mariage, un enfant heureux, une société paisible – c’est le premier pas vers leur réalisation.
L’imagination devance le présent et ouvre la voie à l’avenir. Toute grande invention – avion, téléphone, internet – fut d’abord image mentale. Il en est de même dans la spiritualité : imaginer le Paradis et s’en réjouir renforce la foi et la morale.
Le croyant n’est pas prisonnier du réel. Il utilise l’imagination pour voyager dans le temps : il imagine les anges prosternés devant Adam, les scènes du Jour du Jugement, le Paradis, la rencontre avec Allah. Sans cette force, la foi s’assèche et l’adoration devient mécanique. L’islam appelle à ne pas laisser l’imagination aux seuls artistes, mais à l’éduquer comme alliée du savoir, de la foi et du changement.
De même qu’Allah ne crée rien en vain, l’imagination n’a pas été donnée pour être négligée. Le croyant imagine – et grâce à cela, il grandit.
Développer son imagination n’est pas un jeu d’enfant, mais une tâche spirituelle sérieuse. Ce n’est pas fuir la réalité, mais l’approfondir et la transformer. La foi nous enseigne à voir le monde avec les yeux du cœur, de l’âme et de l’esprit – et l’imagination est le pont entre eux. Quand l’homme imagine sa rencontre avec son Seigneur, ou une version meilleure de lui-même et de sa communauté, il fait déjà le premier pas vers cette réalité. Le croyant n’est pas esclave du moment présent, mais voyageur vers un avenir nourri par l’espérance, l’invocation et la vision. Et l’imagination, enracinée dans la foi et le savoir, peut devenir l’un des outils les plus puissants de ce voyage.
(Khoutba centrale du chef de culte Hafiz Hilmija Redžić du 18 avril 2025 au Centre Islamique Gazi Isa-beg à Esch-sur-Alzette)