Khoutba centrale : « Réjouis-toi avec dignité » (vidéo)
L’islam n’est pas une religion de tristesse permanente, de froideur ou de visages renfrognés. Le cœur du croyant connaît la crainte révérencielle, la tristesse et les larmes, mais il connaît aussi l’espérance, le sourire, la sérénité et la joie. La religion n’est pas venue pour priver l’être humain de la joie, mais pour la purifier, l’orienter et la préserver de tout ce qui avilit son âme.
Toutes les joies ne se ressemblent pas. Il existe une joie qui rapproche d’Allah, renforce la gratitude et adoucit le cœur, mais il en existe une autre qui engendre l’orgueil, l’ostentation et l’oubli du Bienfaiteur. Ainsi, la dignité de la joie ne se mesure pas à son intensité, mais à sa source, à la manière dont elle s’exprime et aux traces qu’elle laisse dans le cœur de l’homme.
Réjouis-toi des bienfaits d’Allah
Allah, le Très-Haut, n’a pas seulement permis la joie ; Il a ordonné aux croyants de se réjouir de ce qui possède une véritable valeur :
« Dis : “Qu’ils se réjouissent donc de la grâce d’Allah et de Sa miséricorde ; cela vaut mieux que tout ce qu’ils amassent.” »
(Sourate Yûnus, 10:58)
Les premières générations de musulmans ont compris que la grâce et la miséricorde d’Allah mentionnées dans ce verset désignent avant tout la foi, la guidance et le Coran. Les premiers exégètes ont rapporté cette explication : « La grâce d’Allah est l’islam par lequel Il vous a guidés, et Sa miséricorde est le Coran qu’Il vous a enseigné. » (Tafsîr At-Tabarî, commentaire du verset Yûnus, 58).
Réjouis-toi donc avec dignité lorsqu’Allah te facilite la prière, t’ouvre les portes du repentir, t’accorde la compréhension du Coran, préserve ta famille, t’entoure de personnes vertueuses ou te permet d’accomplir une bonne œuvre. Ce n’est pas une joie éphémère nourrie par l’ego, mais la joie d’une âme qui reconnaît la miséricorde d’Allah.
Réjouis-toi de pouvoir encore lever les mains pour L’invoquer. Réjouis-toi que ton cœur ressente encore du regret après un péché. Réjouis-toi de ne pas avoir été abandonné à toi-même. Réjouis-toi de chaque occasion qu’Allah t’offre pour réparer ce qui était mauvais.
Le Messager d’Allah ﷺ a décrit combien Allah se réjouit du repentir de Son serviteur. Il a dit qu’Allah éprouve plus de joie du repentir de Son serviteur qu’un homme qui, ayant perdu sa monture dans le désert avec toute sa nourriture et son eau, désespère complètement, puis la retrouve soudainement à ses côtés. (Sahîh Muslim).
Imagine alors quelle doit être la joie du serviteur à qui Allah a ouvert les portes du retour vers Lui.
La joie n’est pas l’orgueil
Lorsque Qârûn fut aveuglé par sa richesse, son peuple lui dit :
« Ne sois pas insolent, car Allah n’aime pas les arrogants. »
(Sourate Al-Qasas, 28:76)
Le mot employé dans ce verset signifie, à l’origine, « se réjouir », mais Ibn ‘Abbâs et Mujâhid, parmi les premières générations, l’ont expliqué comme désignant une joie empreinte d’arrogance, de vanité et d’ingratitude face aux bienfaits d’Allah. Ibn ‘Abbâs a dit qu’il s’agit de ceux qui s’enorgueillissent, tandis que Mujâhid a expliqué qu’il s’agit des arrogants qui ne remercient pas Allah pour ce qu’Il leur a accordé. (Tafsîr Ibn Kathîr, commentaire du verset Al-Qasas, 76).
Il n’était donc pas interdit à Qârûn d’être heureux de la subsistance qu’Allah lui avait accordée. Ce qui lui était interdit, c’était de se réjouir comme s’il s’était lui-même procuré cette richesse, de se croire supérieur aux autres, d’exhiber ses biens et d’oublier le devoir de gratitude.
La joie digne dit :
« Louange à Allah qui m’a accordé cela. »
La joie orgueilleuse dit :
« Regardez-moi et voyez ce que j’ai accompli. »
La joie digne partage les bienfaits.
La joie orgueilleuse s’en sert pour rabaisser les autres.
La joie digne rend l’homme plus humble.
La joie orgueilleuse lui fait croire qu’il est meilleur que les autres.
Allah, le Très-Haut, dit :
« Afin que vous ne vous affligiez pas de ce qui vous a échappé et que vous ne vous réjouissiez pas avec arrogance de ce qu’Il vous a accordé. Allah n’aime aucun présomptueux plein de gloriole. »
(Sourate Al-Hadîd, 57:23)
Les exégètes expliquent que ce verset ne condamne pas la joie naturelle, mais la joie empreinte d’orgueil, de vanité et de supériorité envers autrui. (Tafsîr At-Tabarî et Tafsîr Ibn Kathîr).
Le croyant se réjouit des bienfaits, mais il sait qu’ils sont aussi une épreuve. Il remercie Allah lorsqu’Il lui donne et demeure patient lorsqu’Il reprend. Ce qu’il a perdu ne le détruit pas, et ce qu’il reçoit ne l’enivre pas.
Le sourire fait partie de la Sunna
La dignité ne signifie pas avoir constamment le visage fermé. ‘Abdullah ibn Al-Hârith (qu’Allah l’agrée) a dit :
« Je n’ai jamais vu quelqu’un sourire davantage que le Messager d’Allah ﷺ. »
(At-Tirmidhî, 3641 ; Ahmad, 17704).
Le sérieux du Prophète ﷺ n’était pas de la dureté, et sa dignité n’était pas de la froideur. Il portait la plus grande des responsabilités, se préoccupait de sa communauté et multipliait les actes d’adoration, tout en accueillant les gens avec un visage rayonnant. Son sourire ne diminuait en rien son autorité ; il le rendait plus proche des cœurs.
Il a également dit :
« Ton sourire adressé à ton frère est une aumône. »
(At-Tirmidhî, d’après Abû Dharr).
Parfois, le sourire est la plus belle expression de la joie digne. Il n’offense personne, n’attire pas l’attention de manière ostentatoire, ne franchit pas les limites et ne laisse aucune amertume. C’est une joie que l’on porte en soi et dont on fait profiter ceux que l’on rencontre.
La joie a son temps
L’islam laisse à la nature humaine une place pour le repos, le jeu et les réjouissances. Lorsque le Messager d’Allah ﷺ arriva à Médine, il trouva les habitants célébrant deux jours hérités de l’époque préislamique. Il leur dit :
« Allah vous les a remplacés par deux jours meilleurs : le jour de l’Aïd al-Adha et le jour de l’Aïd al-Fitr. »
(Abû Dâwûd, 1134 ; An-Nasâ’î, 1556 ; Ahmad, 13622).
L’Aïd est un jour de gratitude et de joie. Les beaux vêtements, le parfum, les visites, les félicitations, les rencontres familiales, les jeux des enfants et les cadeaux font partie d’une joie qui n’éloigne pas d’Allah, mais qui vient après les actes d’adoration et en signe de reconnaissance envers Lui.
‘Aïcha (qu’Allah l’agrée) rapporte que, le jour de l’Aïd, deux jeunes filles chantaient chez elle en s’accompagnant du tambourin (duff). Lorsque Abû Bakr les réprimanda, le Prophète ﷺ lui dit :
« Laisse-les, car chaque peuple a sa fête, et celle-ci est notre fête. »
(Al-Bukhârî, 952 ; Muslim, 892).
Elle rapporte également qu’elle regardait des Abyssiniens jouer avec leurs lances dans la mosquée, tandis que le Prophète ﷺ la protégeait de son manteau. Il resta ainsi jusqu’à ce qu’elle soit satisfaite de regarder. (Al-Bukhârî ; Muslim, 892).
Voilà le magnifique équilibre de la Sunna : la mosquée est un lieu d’adoration, mais la religion tient compte de la nature humaine ; le Prophète est le guide de la communauté, mais il comprend le désir de sa jeune épouse ; l’Aïd est une grande fête religieuse, mais il laisse aussi une place aux réjouissances licites.
Ne bâtis pas ta joie sur la souffrance des autres
La joie cesse d’être digne lorsqu’elle se nourrit de l’humiliation d’autrui. Il ne sied pas au croyant de se réjouir de la chute, du malheur, du divorce, de la perte de statut ou de la ruine d’un autre. L’homme peut croire qu’il célèbre simplement sa propre réussite, alors qu’il révèle en réalité ce qui habite son cœur.
Le croyant se réjouit de la victoire de la vérité, sans jamais oublier la justice. Il se réjouit de son succès sans mépriser les efforts des autres. Il se réjouit des bienfaits accordés à sa famille sans exposer la pauvreté ou la douleur d’autrui. Il se réjouit d’avoir été préservé d’une épreuve sans se moquer de celui qui en est victime.
La joie digne n’a besoin d’aucune victime.
Elle n’abaisse personne pour paraître plus grande.
Ne transforme pas la joie en désobéissance
La joie ne modifie pas les limites fixées par Allah. Ce qui est interdit un jour ordinaire ne devient pas permis parce qu’il s’agit d’un mariage, d’une fête, d’une victoire ou d’une célébration familiale. La prière ne perd pas son importance parce que nous sommes heureux. Les droits d’autrui ne disparaissent pas parce que nous célébrons. Le gaspillage ne devient pas de la gratitude, et la démesure ne devient pas du bonheur.
La véritable joie ne laisse derrière elle ni prière manquée, ni personnes blessées, ni dettes, ni honte, ni regrets.
Lorsque la joie t’amène à oublier Allah, elle cesse d’être une bénédiction. Lorsqu’elle t’invite à perdre ta pudeur, ta dignité et la maîtrise de toi-même, elle n’est plus une liberté, mais un nouvel esclavage aux passions.
Le croyant se réjouit, mais demeure le serviteur d’Allah.
Réjouis-toi, mais remercie Allah
Le plus bel ornement de la joie est la gratitude. Lorsque tu reçois une bonne nouvelle, pense d’abord à Celui qui l’a décrétée. Lorsque tu réussis, n’attribue pas tout uniquement à tes capacités. Lorsqu’un enfant naît, que tu guéris, que tu termines tes études, obtiens un emploi ou retrouves un être cher, que ton cœur dise avant toute chose :
« Alhamdulillah. »
La gratitude protège les bienfaits de l’orgueil et protège l’homme de l’oubli.
L’homme reconnaissant sait qu’il aurait pu être privé de ce dont il se réjouit aujourd’hui. Sa joie n’est donc pas arrogante, mais empreinte de douceur. Il ne regarde pas de haut ceux qui n’ont pas encore reçu ce qu’il a reçu. Il demande à Allah de leur ouvrir, à eux aussi, les portes du bien.
Réjouis-toi du bien des autres
Le cœur pur sait également se réjouir lorsque les bienfaits atteignent quelqu’un d’autre. C’est l’une des formes de joie les plus difficiles, mais aussi les plus nobles. Il est facile de sourire lorsque nous recevons nous-mêmes une faveur. La maturité de la foi se manifeste lorsque nous nous réjouissons sincèrement de la réussite d’un frère, d’une sœur, d’un ami ou même d’une personne avec laquelle nous ne sommes pas toujours d’accord.
La joie du bien d’autrui guérit le cœur de l’envie.
Félicite sans hypocrisie. Fais une invocation sans douleur cachée. Ne minimise pas la réussite des autres en cherchant leurs défauts. Les trésors d’Allah sont illimités : ce qu’Il a accordé à quelqu’un d’autre ne signifie pas qu’Il t’a privé de quelque chose.
Réjouis-toi, mais souviens-toi que ce monde est éphémère
Les joies de cette vie ne sont pas éternelles. L’enfant grandit, les retrouvailles prennent fin, les biens changent de propriétaire, la jeunesse s’efface et les jours de fête deviennent des souvenirs. C’est pourquoi le croyant profite des bienfaits licites sans en faire son refuge ultime.
La joie parfaite appartient à l’Au-delà. Allah, le Très-Haut, décrit les martyrs en disant :
« Ils se réjouissent de la grâce qu’Allah leur a accordée et se réjouissent aussi pour ceux qui ne les ont pas encore rejoints. »
(Sourate Âl ‘Imrân, 3:170)
La plus grande joie n’est pas celle que nous célébrons devant les hommes, mais celle avec laquelle nous rencontrerons Allah : un péché pardonné, une bonne œuvre acceptée, un cœur préservé et une demeure éternelle dans Son agrément.
Réjouis-toi donc, sans te perdre dans la joie.
Souris, mais ne te moque pas.
Célèbre, mais ne dépasse pas les limites d’Allah.
Profite des bienfaits, mais n’oublie jamais le Bienfaiteur.
Partage ton bonheur sans blesser celui qui en est privé.
Sois rayonnant, mais ne sois pas superficiel.
Sois reconnaissant, et non arrogant.
Réjouis-toi comme un croyant : avec un cœur pur, un noble comportement et une âme apaisée. Réjouis-toi de telle sorte qu’après la joie demeurent la gratitude plutôt que le regret, la réconciliation plutôt que la discorde, et les bonnes œuvres plutôt que le péché.
Réjouis-toi avec dignité.
(Khoutba centrale du Chef de culte musulman Hafiz Hilmija Redžić du 29 mai 2026 au Centre Islamique Gazi Isa-beg à Esch-sur-Alzette)