Khoutba centrale : « Quand les yeux disent ce que la langue ne peut pas dire »
L’être humain réussit parfois à cacher ce qu’il pense, à faire taire sa voix et à retenir ses paroles, mais il ne réussit pas toujours à arrêter ses larmes. Elles apparaissent lorsque le sentiment devient plus fort que notre capacité à l’exprimer. C’est pourquoi les larmes ne sont pas liées uniquement à la tristesse. L’homme pleure à cause d’une perte ou d’une douleur, mais aussi à cause de la joie, du soulagement, de la gratitude, de la peur, de l’amour, du désir ardent et de la rencontre avec quelque chose qui le touche profondément.
Yazīd ibn Maysara a dit :
« On pleure pour sept raisons : la joie, la tristesse, la peur, la douleur, l’hypocrisie, la gratitude et la crainte d’Allah. »
(Ḥilyat al-Awliyā’, 5/235)
Combien d’états différents peuvent se trouver derrière une même larme. Extérieurement, elles semblent identiques, mais toutes les larmes ne sont pas les mêmes, tout comme tous les cœurs ne sont pas les mêmes.
La psychologie considère les pleurs comme une manière naturelle d’exprimer des émotions fortes. Les larmes peuvent apparaître dans des états de profonde tristesse, de peur, d’impuissance et de solitude, mais aussi après la disparition d’une grande tension, dans des moments de joie, de gratitude ou de soulagement. Les pleurs ont également une fonction sociale : ils montrent aux autres que la personne est touchée, vulnérable ou qu’elle a besoin de proximité. Les recherches montrent que la présence de larmes chez une personne augmente chez l’observateur la disposition à s’approcher, à manifester de la compassion et à apporter un soutien. La larme n’est donc pas seulement une réaction intérieure, mais aussi une forme de communication humaine.
Cependant, il n’est pas vrai que l’homme se sente nécessairement mieux après chaque pleur. Parfois, les larmes apportent un soulagement, et parfois elles laissent une lourdeur encore plus grande. Beaucoup dépend de la cause des pleurs, des circonstances, de la personnalité de l’homme et du fait qu’après avoir pleuré, il ait reçu de la compréhension et un sentiment de sécurité. Les larmes peuvent ouvrir ce qui a été longtemps refoulé, mais elles ne résolvent pas à elles seules le problème.
Pleurer n’est donc ni une faiblesse ni une force en soi, mais un signe qu’une chose importante se passe en l’être humain. Certains pleurent facilement, d’autres difficilement. Certains expriment leur douleur par leurs yeux, d’autres par le silence ou par le retrait. L’incapacité à pleurer n’est pas nécessairement un signe de dureté, tout comme l’abondance des larmes n’est pas toujours un signe de profondeur.
Al-Ḥasan al-Baṣrī a précisément attiré l’attention sur cela :
« Il y a des gens dont les yeux pleurent, mais dont les cœurs ne pleurent pas. Que celui dont les yeux pleurent fasse donc aussi pleurer son cœur. »
(Muṣannaf, 7/189)
L’œil peut verser une larme tandis que le cœur reste inchangé. L’homme peut être bouleversé sans que cela le transforme ; il peut pleurer en entendant certaines paroles, puis continuer à vivre comme s’il ne les avait jamais entendues.
Les larmes dans le Coran et la Sunna
Le Coran ne présente pas l’homme comme un être dépourvu d’émotions. Allah dit :
« Et c’est Lui qui fait rire et qui fait pleurer. »
(An-Najm, 53:43)
Le rire et les pleurs font tous deux partie de la nature humaine. La foi n’abolit pas les sentiments ; elle les éduque et les oriente.
Ya‘qūb (Jacob), paix sur lui, a longtemps souffert de la séparation avec son fils Yūsuf (Joseph) :
« Il se détourna d’eux et dit : “Quelle tristesse pour Joseph !” Ses yeux blanchirent sous l’effet du chagrin et il était profondément affligé. »
(Yūsuf, 12:84)
La tristesse de Ya‘qūb ne signifiait pas qu’il n’avait pas de patience. Il souffrait et ressentait le manque, mais il n’a pas perdu son espoir en Allah. Son exemple montre que la patience (ṣabr) ne signifie pas que l’homme ne ressent rien, mais qu’en dépit de la douleur, il ne rompt pas son lien avec Allah et ne s’abandonne pas au désespoir.
Lorsque Ibrāhīm, le fils du Messager d’Allah ﷺ, mourut, les yeux du Prophète ﷺ se remplirent de larmes. Il dit alors :
« Les yeux versent des larmes, le cœur est triste, mais nous ne disons que ce qui satisfait notre Seigneur. Ô Ibrāhīm, nous sommes certes attristés par ta séparation. »
(Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, n°1303)
Dans ces paroles, il n’y a pas de répression de la tristesse. Les yeux pleurent et le cœur souffre, mais l’homme reste responsable de ce qu’il dit même dans la douleur. L’islam ne demande pas à l’homme de cesser de ressentir, mais de ne pas laisser ses sentiments le conduire vers ce qui déplaît à Allah.
Le Coran parle également des larmes qui naissent de la rencontre avec la Révélation :
« Lorsque les versets du Tout Miséricordieux leur étaient récités, ils tombaient prosternés sur leur visage en pleurant. »
(Maryam, 19:58)
« Ils tombent face contre terre en pleurant, et cela augmente leur humilité. »
(Al-Isrā’, 17:109)
Ici, les pleurs ne sont pas une fin en soi. Avant eux vient l’écoute des paroles d’Allah, et après eux vient l’augmentation de la soumission et de l’humilité.
Le Coran décrit également les personnes qui, en écoutant la Révélation, ont reconnu la vérité :
« Lorsque ils entendent ce qui a été révélé au Messager, tu vois leurs yeux déborder de larmes parce qu’ils ont reconnu la vérité. »
(Al-Mā’ida, 5:83)
Ce qu’ils ont entendu n’est pas resté uniquement dans leur raison, mais a touché leur cœur et s’est manifesté dans leurs yeux.
Dans la sourate At-Tawba, il est fait mention de ceux qui sont venus auprès du Prophète ﷺ, désirant partir avec lui, mais qui n’avaient pas les moyens de le faire :
« Ils repartirent les yeux remplis de larmes, attristés de ne rien pouvoir offrir. »
(At-Tawba, 9:92)
Ils ne pleuraient pas à cause d’un avantage matériel perdu, mais parce qu’ils désiraient accomplir une bonne œuvre et qu’ils n’étaient pas capables de la réaliser. Leurs larmes étaient le témoignage d’une intention sincère.
La valeur de ta larme
Qui achètera les larmes de tes yeux ? Va au marché et propose-les aux gens. Trouveras-tu un seul acheteur, quel qu’en soit le prix ? Tu ne trouveras aucune valeur marchande pour elles. Pourtant, combien une seule larme sincère peut avoir de valeur auprès d’Allah le Très-Haut !
Ce qui est insignifiant aux yeux des hommes peut être immense auprès d’Allah, surtout lorsque la larme coule d’un cœur conscient de Sa grandeur, de ses propres manquements et de la rencontre avec Lui.
Le Messager d’Allah ﷺ, Mustafa, a dit :
« Deux yeux ne seront pas touchés par le Feu : un œil qui a pleuré par crainte révérencielle d’Allah et un œil qui a passé la nuit en veillant dans le chemin d’Allah. »
(Jāmi‘ At-Tirmidhī, n°1639 ; hadith حسن)
Une telle larme peut rester cachée aux yeux des gens, tomber dans le silence de la nuit et n’être vue par personne d’autre qu’Allah. Sa valeur ne réside pas dans le nombre de personnes qui l’ont remarquée, mais dans Celui devant Qui elle a coulé et dans le cœur dont elle est sortie.
Dans une narration rapportée, il est dit :
« Toutes les œuvres des fils d’Adam seront pesées, sauf les pleurs par crainte d’Allah ; Allah éteindra par une seule larme les mers du feu de l’Enfer. »
(Aḥmad, Az-Zuhd, n°144 ; la chaîne de transmission de cette narration est faible)
En raison de la faiblesse de cette narration, ces paroles ne peuvent avoir le statut d’un hadith authentique. Toutefois, leur sens éducatif rappelle les textes authentiques concernant la valeur des pleurs sincères par crainte d’Allah.
Lorsque les pieux prédécesseurs pleuraient
Dans les paroles des pieux prédécesseurs, nous rencontrons souvent la mention des pleurs. Ils pleuraient dans la prière, lors de la récitation du Coran, dans la solitude, lorsqu’ils réfléchissaient à leurs œuvres, au passage du temps et à leur rencontre avec Allah.
Il est rapporté au sujet de Fuḍayl ibn ‘Iyāḍ :
« Je n’ai vu personne qui était plus conscient d’Allah que Fuḍayl ibn ‘Iyāḍ. Lorsqu’il mentionnait Allah, ou lorsque quelqu’un d’autre mentionnait Allah en sa présence, ou lorsque le Coran était récité, une telle crainte et une telle inquiétude apparaissaient sur son visage qu’il commençait à pleurer. Il pleurait tellement que les personnes présentes ressentaient de la compassion pour lui. »
(Siyar A‘lām an-Nubalā’, 8/426)
Il est rapporté qu’Al-Awzā‘ī divisait sa nuit en trois parties : la prière, la récitation du Coran et les pleurs. Lorsque sa mère entrait dans la pièce où il priait, elle trouvait l’endroit de sa prière humide à cause de ses larmes.
(Siyar A‘lām an-Nubalā’, 7/119)
‘Abd ar-Raḥmān ibn Mahdī a dit :
« J’ai accompagné et écouté Sufyān ath-Thawrī pendant plusieurs nuits. Dans sa crainte, il disait : “Le Feu ! Le Feu ! Le Feu m’a empêché de dormir et de suivre mes désirs !” »
(Siyar A‘lām an-Nubalā’, 7/276)
Ibn Mahdī a également dit :
« Je n’arrivais pas à entendre la récitation du Coran de Sufyān tant il pleurait. »
(Siyar A‘lām an-Nubalā’, 7/277)
Il est rapporté qu’Ibn Al-Mubārak, lorsqu’on lui lisait le livre Az-Zuhd, pleurait tellement qu’il ne pouvait plus parler.
(Tadhkirat al-Ḥuffāẓ, 1/278)
Thābit Al-Bunānī pleurait tellement que ses yeux furent atteints. Lorsque le médecin lui dit qu’il le soignerait à condition qu’il cesse de pleurer, Thābit lui demanda :
« Comment ? »
Le médecin répondit :
« En ne pleurant plus. »
Il répondit :
« À quoi me servent-ils alors s’ils ne pleurent pas ? »
(Ḥilyat al-Awliyā’, 2/323)
Il est également rapporté qu’il pleura jusqu’à perdre la vue.
(Musnad Ibn Ja‘d, p. 209)
Ces récits ne signifient pas que la perte de la santé soit un objectif de la religion, ni que l’homme doive chercher volontairement à provoquer les pleurs. Ils témoignent de l’intensité des sentiments que certaines personnes ne pouvaient ni cacher ni retenir.
Chez d’autres, les pleurs apparaissaient en raison d’un sentiment de responsabilité.
‘Abd al-Wāḥid ibn Zayd rapporte qu’un jour, ‘Utba ressentit de la compassion pour lui-même à cause de ses nombreux pleurs. Il se mit alors à pleurer et dit :
« Je pleure parce que je n’ai pas accompli mes devoirs. »
(Ḥilyat al-Awliyā’, 6/236)
Abū ‘Abd ar-Raḥmān As-Sulamī rapporte les paroles d’Abū Aḥmad Al-Ḥāfiẓ :
« Les pleurs les plus précieux sont ceux provoqués par le temps qui n’a pas été utilisé ou par les erreurs que l’homme a commises. »
(Shu‘ab al-Īmān, 1/509)
Le temps écoulé ne peut pas revenir. L’homme peut verser ses larmes les plus sincères lorsqu’il réalise combien d’occasions sont passées, combien de bonnes œuvres il a retardées et combien de jours il a dépensés dans ce qui ne lui sera d’aucune utilité.
Abū Hurayra, qu’Allah l’agrée, pleurait sur son lit de mort. Lorsqu’on lui demanda pourquoi il pleurait, il répondit :
« Le succès est encore loin, les provisions sont peu nombreuses et le passage est difficile ; il mène soit au Paradis, soit au Feu. »
(Aḥmad, Az-Zuhd, p. 223)
Abū Mūsā Al-Ash‘arī, qu’Allah l’agrée, a dit :
« Les habitants du Feu pleureront tellement dans le Feu que, si un bateau pouvait naviguer sur leurs larmes, il naviguerait. Lorsque leurs larmes s’assècheront, elles seront remplacées par du sang. À cause de ce qui est promis à ceux qui refusent de croire, ceux qui craignent Allah devraient pleurer. »
(Ḥilyat al-Awliyā’, 1/261)
Yazīd ibn Maysara a dit qu’il lui arrivait, lorsqu’il désirait de la nourriture, que la pensée du Feu s’interpose entre lui et la nourriture. Alors son épouse et ses enfants commençaient à pleurer, sans savoir ce qui les avait fait pleurer.
(Ḥilyat al-Awliyā’, 5/164)
Concernant ‘Umar ibn ‘Abd al-‘Azīz, son épouse Fāṭima bint ‘Abd al-Malik a dit :
« Il y a des personnes qui prient davantage et jeûnent plus que ‘Umar, mais je n’ai jamais vu quelqu’un craindre Allah plus que lui. Lorsqu’il accomplissait la prière de ‘Ishā’, il restait à sa place, invoquant Allah et pleurant jusqu’à ce que le sommeil le gagne. Puis il se réveillait et recommençait à invoquer et à pleurer jusqu’à ce que le sommeil le gagne de nouveau, et il continuait ainsi jusqu’à l’aube. »
(Aḥmad, Az-Zuhd, p. 363)
‘Umar ibn ‘Abd al-‘Azīz était un homme de pouvoir et de grande responsabilité. Ses pleurs étaient liés à la conscience qu’il serait interrogé au sujet des gens, de leurs droits et des obligations qui lui avaient été confiées.
Mālik ibn Dīnār disait en prosternation :
« Seigneur de Mālik, Tu distingues les habitants du Feu des habitants du Paradis ; alors à quel groupe appartient Mālik ? »
Puis il commençait à pleurer.
(Aḥmad, Az-Zuhd, p. 389)
Shaqīq ibn Salama invoquait Allah en prosternation :
« Seigneur, pardonne-moi ! Seigneur, efface mes mauvaises actions ! Si Tu me fais miséricorde, c’est grâce à Ta bonté, et si Tu me châties, c’est en raison de Ta justice ! »
Puis il pleurait tellement que ses pleurs pouvaient être entendus à l’extérieur de la mosquée.
(Ḥilyat al-Awliyā’, 4/102)
Dans ses paroles se réunissaient la crainte et l’espérance : la reconnaissance de ses propres péchés, la conscience de la justice d’Allah et l’espoir en Sa miséricorde.
Le simple fait de pleurer n’est pas un objectif en soi.
Ces paroles ne doivent pas être lues comme une compétition pour savoir qui a le plus pleuré, et la foi d’une personne ne peut pas être mesurée par la quantité de ses larmes.
Il existe des personnes dont le cœur est profondément touché, mais dont les yeux restent secs. Il existe également des personnes qui pleurent facilement, puis retournent rapidement à leurs anciennes habitudes.
C’est pourquoi Al-Ḥasan Al-Baṣrī a dit que lorsque les yeux pleurent, le cœur doit également pleurer.
Les pleurs du cœur apparaissent dans ce qui reste après les larmes : dans le repentir (tawba), dans la correction des manquements, dans la restitution des droits des autres, dans une plus grande douceur envers les gens et dans une relation plus sérieuse avec le temps.
Les larmes versées par crainte d’Allah n’ont pas leur pleine valeur si l’homme persiste dans l’injustice envers les gens.
Les larmes pendant la récitation du Coran ne suffisent pas si le Coran n’a pas de place dans son comportement.
Les pleurs causés par le temps perdu sont précieux lorsqu’ils poussent l’homme à préserver le temps qui lui reste encore.
Les larmes peuvent être une miséricorde, un avertissement et un soulagement. Elles peuvent être le signe d’un cœur vivant, mais elles ne constituent pas une preuve définitive de sa rectitude.
La question la plus importante n’est pas combien l’homme a pleuré, mais pourquoi il a pleuré et ce qu’il a fait après cela.
Les yeux peuvent pleurer à un moment donné, mais la véritable valeur d’une larme n’apparaît que lorsque, après celle-ci, le cœur, la parole ou l’action changent.
(Khoutba centrale du Chef de culte musulman Hafiz Hilmija Redžić du 5 juin 2026 à l’Association Islamique et Culturel Afnane à Differdange)