Khoutba centrale : « Les désirs révèlent l’état intérieur de l’être humain »

L’être humain n’est pas seulement révélé par ce qu’il fait ou par ce qu’il possède, mais aussi par ce qu’il désire profondément. Il arrive que les circonstances ne lui permettent pas d’obtenir ce qu’il souhaite, mais le simple fait de le désirer indique déjà la direction prise par son cœur. C’est pourquoi la question : « Que désires-tu ? » est bien plus profonde qu’elle n’y paraît au premier abord. La réponse peut révéler si l’homme désire avant tout la richesse, la renommée, le savoir, une famille, le pardon, le Paradis ou simplement une nouvelle occasion d’accomplir une bonne œuvre.

Le désir peut mettre l’homme en mouvement et lui donner de la force, mais il peut aussi l’emprisonner. Il peut être le point de départ d’une grande œuvre, mais également la source d’une insatisfaction permanente. C’est pourquoi l’islam ne demande pas à l’être humain de cesser de désirer, mais de connaître ses désirs, de les purifier et de les orienter. Le problème n’est pas que le cœur désire quelque chose ; la véritable question est de savoir ce qu’il désire, pourquoi il le désire et où ce désir le conduira.

Le Coran parle ouvertement du fait que différentes choses de ce bas monde paraissent attrayantes à l’être humain :

« On a embelli aux yeux des hommes l’amour des choses qu’ils convoitent : les femmes, les enfants, les amas d’or et d’argent, les chevaux de race, les troupeaux et les champs cultivés. Voilà les jouissances de la vie présente, mais c’est auprès d’Allah que se trouve le meilleur retour. » (Âl ’Imrân, 3:14)

Ce verset ne nie pas l’existence du désir et ne déclare pas illicites toutes les choses qui y sont mentionnées. Il rappelle simplement à l’homme que ce qui l’attire appartient à un monde éphémère et que le véritable critère ne réside pas dans ce qu’il désire, mais dans sa relation avec Allah.

C’est pourquoi le Coran établit un équilibre :

« Recherche, à travers ce qu’Allah t’a accordé, la demeure de l’Au-delà, sans pour autant oublier ta part de ce monde. » (Al-Qaṣaṣ, 28:77)

Le croyant n’a pas besoin d’abandonner ce monde pour aspirer à l’Au-delà. Il travaille, acquiert des biens, construit, fonde une famille et profite des bienfaits qu’Allah lui a accordés, mais il ne permet pas à ce qui est passager de devenir son objectif ultime.

Le danger commence lorsque le désir cesse d’être quelque chose que l’homme maîtrise pour devenir une force qui le domine. Le Coran parle de celui « qui prend sa passion pour divinité » (Al-Furqân, 25:43), et il associe le salut à celui qui craint de comparaître devant son Seigneur et retient son âme de ses passions :

« Quant à celui qui aura redouté de comparaître devant son Seigneur et aura préservé son âme des passions, le Paradis sera alors son refuge. » (An-Nâzi‘ât, 79:40-41)

Maîtriser son âme ne signifie pas détruire tout désir, mais refuser d’obéir à chacun d’eux. Certains désirs peuvent être réalisés, d’autres doivent être différés, d’autres encore doivent être ennoblis, tandis que certains doivent être abandonnés afin de ne pas perdre ce qui est plus précieux qu’eux.

Allah veut accueillir le repentir de l’homme et lui accorder Sa miséricorde, tandis que ceux qui suivent leurs passions souhaitent qu’il s’égare profondément (An-Nisâ’, 4:27). Ainsi, un désir intense n’est pas nécessairement le signe que l’on est sur la bonne voie. Un désir ne s’évalue pas seulement à son intensité, mais aussi à sa conformité avec ce qui est permis, à son utilité et à son harmonie avec la responsabilité que l’homme porte devant Allah.

Le désir n’est pas un substitut à l’effort

Le Coran établit une distinction claire entre le noble désir et les simples illusions :

« Il n’en sera ni selon vos désirs ni selon les désirs des gens du Livre. Quiconque fait le mal en subira les conséquences. » (An-Nisâ’, 4:123)

Le simple désir d’être une bonne personne, d’être sauvé, savant ou couronné de succès ne suffit pas.

« L’homme n’obtiendra que le fruit de ses efforts. » (An-Najm, 53:39)

Un désir qui ne se transforme jamais en décision, en invocation, en sacrifice et en effort devient facilement une manière de se rassurer sans qu’aucun véritable changement ne se produise.

C’est pourquoi le Messager d’Allah ﷺ a dit :

« Attache-toi à ce qui t’est profitable, demande l’aide d’Allah et ne sois pas incapable. » (Sahih Muslim, n° 2664)

Dans cette brève recommandation se rejoignent une noble aspiration, l’effort personnel et la confiance en Allah. Le croyant n’est pas appelé à se contenter de rêver, mais il ne doit pas non plus compter uniquement sur ses propres forces. Il désire, il agit, il invoque Allah et accepte ensuite avec satisfaction ce qu’Allah lui décrète après un effort sincère.

La Sunna, en même temps, éduque le croyant à aspirer à ce qu’il y a de plus élevé. Le Prophète ﷺ ne nous a pas enseigné de demander dans nos invocations uniquement le minimum dont nous avons besoin, mais il a dit :

« Lorsque vous demandez à Allah, demandez-Lui le Firdaous, car c’est le milieu et la partie la plus élevée du Paradis. » (Sahih al-Bukhari, n° 2790)

Aspirer à ce qu’il y a de plus élevé n’est pas de l’orgueil lorsque cette aspiration est orientée vers l’agrément d’Allah et qu’elle s’accompagne d’humilité.

Un désir sincère peut avoir une valeur immense, même lorsqu’une personne est empêchée, pour une raison légitime, de réaliser ce qu’elle souhaitait. Le Prophète ﷺ a dit :

« Celui qui demande sincèrement à Allah le martyre, Allah l’élèvera au rang des martyrs, même s’il meurt dans son lit. » (Sahih Muslim, n° 1909)

Cela ne signifie pas que tout simple souhait équivaut à une œuvre accomplie, mais qu’Allah connaît la différence entre une parole vide et le désir sincère d’un cœur qui agirait réellement si l’occasion lui en était donnée.

À l’inverse, le désir démesuré des biens de ce monde s’arrête rarement de lui-même. Le Messager d’Allah ﷺ a dit :

« Si le fils d’Adam possédait deux vallées remplies de richesses, il en désirerait une troisième. Rien ne remplira le ventre du fils d’Adam si ce n’est la terre. Et Allah accepte le repentir de celui qui se repent. » (Sahih al-Bukhari, n° 6436)

Ce hadith ne condamne ni la richesse en elle-même ni le progrès matériel. Il met en garde contre un désir qui grandit à mesure qu’il obtient ce qu’il convoite. L’homme pense qu’il trouvera enfin la satisfaction lorsqu’il atteindra un objectif, mais une fois celui-ci réalisé, un autre apparaît aussitôt devant lui. S’il ne sait pas ce qui lui suffit ni pourquoi il poursuit toutes ces choses, son désir n’enrichit plus sa vie ; il le maintient dans un sentiment permanent de manque.

Que désiraient les pieux prédécesseurs ?

La véritable valeur d’un homme apparaît peut-être le plus clairement lorsque sa vie touche à sa fin et qu’il n’a plus besoin de faire bonne impression devant les autres.

Sa‘îd ibn Jubayr rapporte qu’Abdullah ibn ‘Umar, qu’Allah les agrée tous deux, a dit :

« Ce que je regretterai le plus de cette vie sera le jeûne durant les chaudes journées d’été ainsi que les allées et venues vers la mosquée. » (Al-Musannaf, p. 230)

Il n’a pas dit qu’il regretterait le plus la richesse, le pouvoir ou le confort. Ce qu’il regrettait, c’étaient les jours où il pouvait se priver pour Allah et les pas qui le conduisaient vers la Maison d’Allah.

De même, lorsque Hassan ibn Abî Sinân fut interrogé sur son lit de mort :

« Que souhaiterais-tu le plus en ce moment ? »

Il répondit :

« Je souhaiterais de longues nuits que je passerais en prière. » (Hilyat al-Awliyâ’, 3/118)

‘Âmir ibn ‘Abd Qays disait :

« Je ne pleure pas pour ce bas monde ni par désir de celui-ci, mais pour les chaudes journées d’été et les longues nuits d’hiver. » (Hilyat al-Awliyâ’, 2/88)

Pour lui, les journées brûlantes représentaient une occasion de jeûner, tandis que les longues nuits étaient une occasion de prier. Ce qui était pour beaucoup une difficulté constituait pour lui une opportunité de se rapprocher d’Allah.

Chaque matin, ‘Âmir ibn ‘Abd Qays disait :

« Ô mon Seigneur ! Tous ces gens poursuivent leurs propres besoins, tandis que le besoin de ‘Âmir est que Tu lui accordes Ton pardon. » (Ahmed, Az-Zuhd, p. 275)

Tous les êtres humains ont des besoins et des désirs, mais tous ne sont pas de même nature. Certains se lèvent pour gagner leur subsistance, d’autres pour obtenir une position, d’autres encore pour résoudre un problème familial. Quant à ‘Âmir, parmi tous les besoins possibles, il avait choisi celui d’obtenir le pardon d’Allah.

‘Abdulwâhid ibn Zayd rendit visite à un homme malade et lui demanda :

« Que désires-tu ? »

Il répondit :

« Le Paradis. »

Puis il lui demanda :

« Et que regrettes-tu le plus de cette vie ? »

Le malade répondit :

« Je regrette surtout les lieux où Allah était évoqué ainsi que les assemblées où nous rappelions les bienfaits dont Il nous avait comblés. »

Alors ‘Abdulwâhid dit :

« Par Allah, voilà ce qu’il y a de plus précieux dans cette vie, et c’est par cela que l’on atteint l’Au-delà. » (Hilyat al-Awliyâ’, 6/157)

‘Abdurrahmân ibn al-Aswad pleurait abondamment sur son lit de mort parce qu’il regrettait les jeûnes surérogatoires et les prières volontaires. Ensuite, il continua de réciter le Coran jusqu’à ce que son âme quitte son corps. (Laṭâ’if al-Ma‘ârif, p. 519)

Leur regret ne portait pas sur ce qu’ils avaient perdu de ce monde, mais sur les actes d’adoration qu’ils ne pourraient plus accomplir.

Ibrâhîm ibn Shammâs a dit :

« Si je devais souhaiter quelque chose, je souhaiterais l’intelligence d’‘Abdullah ibn al-Mubârak, l’ascétisme de Fuḍayl, la piété et la mémoire de Wakî‘, le recueillement de ‘Îsâ ibn Yûnus et la patience de Husayn al-Ja‘fî. » (Târîkh Baghdâd, 13/478)

Ses désirs ne portaient pas sur les biens que possédaient ces hommes, mais sur les qualités qui faisaient leur valeur. Il désirait l’intelligence, le détachement des biens de ce monde, la piété, une excellente mémoire, le recueillement et la patience. L’être humain envie souvent la position d’autrui, ses conditions de vie ou sa réussite apparente, mais il désire rarement les efforts, le caractère et les sacrifices qui ont permis d’y parvenir. Cette parole oriente le désir vers la construction de la personnalité plutôt que vers un simple changement de circonstances.

Un jour, Mus‘ab ibn az-Zubayr, ‘Urwah ibn az-Zubayr, ‘Abdullah ibn az-Zubayr et ‘Abdullah ibn ‘Umar, qu’Allah les agrée, étaient réunis. Chacun exprima alors un souhait.

‘Abdullah ibn az-Zubayr souhaita devenir calife.

Mus‘ab souhaita être gouverneur de l’Irak et épouser ‘Â’ishah, la fille de Ṭalḥah, ainsi que Sukaynah, la fille d’al-Husayn.

Quant à ‘Abdullah ibn ‘Umar, il dit simplement :

« Moi, je souhaiterais qu’il me soit pardonné. »

Le récit rapporte que les autres obtinrent ce qu’ils avaient souhaité, tandis que les rapporteurs exprimèrent l’espoir qu’Allah ait également accordé Son pardon à Ibn ‘Umar. (Hilyat al-Awliyâ’, 2/176)

Des hommes peuvent être assis au même endroit, appartenir à la même époque et parler de leur avenir, tout en ayant des aspirations profondément différentes. L’un désire le pouvoir, l’autre une certaine réussite dans ce monde, tandis qu’un troisième ne souhaite qu’une seule chose : comparaître devant Allah avec ses péchés pardonnés.

« Je voudrais pouvoir désirer »

Sîbawayh, le grand linguiste et l’un des plus éminents grammairiens de la langue arabe, tomba gravement malade à la fin de sa vie.

Lorsqu’on lui demanda :

« Que désires-tu ? »

Il répondit :

« Je voudrais pouvoir désirer. »

Dans le texte arabe original, il dit : Ashtahî an ashtahî — « Je désire retrouver la capacité de désirer. »

Ce récit est rapporté dans sa biographie par Yâqût al-Hamawî. Il y est mentionné qu’Ibrâhîm an-Naẓẓâm lui rendit visite durant sa maladie et lui demanda ce qu’il souhaitait. Sîbawayh répondit qu’il ne désirait plus rien, mais qu’il souhaitait simplement retrouver la capacité même de désirer. Peu de temps après, il mourut. (Yâqût al-Hamawî, Mu‘jam al-Udabâ’ – Irshâd al-Arîb, 5/2122-2125 ; al-Yâfi‘î, Mir’ât al-Janân, 1/271)

Dans son contexte immédiat, cette parole évoque une maladie si grave qu’elle lui avait ôté l’appétit et tout désir des choses que l’être humain souhaite habituellement. Il ne faut donc pas la présenter comme une réflexion philosophique élaborée sur le sens de la vie.

Cependant, par sa simplicité, elle porte un message profond : l’être humain oublie souvent que la simple capacité de désirer est déjà un bienfait. Tant qu’il est en bonne santé, qu’il fait des projets et nourrit des espoirs pour l’avenir, il ne mesure pas toujours la valeur de cet élan intérieur. Ce n’est que lorsque tout désir s’éteint qu’il aspire à pouvoir désirer de nouveau.

Au sens figuré, la disparition de tout désir sain, la perte de l’ambition et l’absence d’enthousiasme peuvent annoncer un affaiblissement intérieur, même si le corps continue de vivre parmi les hommes.

Cela ne constitue toutefois pas un jugement envers la personne malade, épuisée ou profondément éprouvée, car la maladie et la souffrance peuvent temporairement éteindre sa volonté. La parole de Sîbawayh rappelle avant tout à celui qui est en bonne santé de ne pas mépriser le bienfait du désir et, tant qu’il en est capable, de ne pas le gaspiller dans ce qui est sans valeur.

Le désir qui guide

Le but de la religion n’est pas que l’être humain cesse de désirer. Une personne dépourvue de tout désir ne chercherait ni la connaissance, ni à fonder une famille, ni à aider les autres ; elle ne se repentirait pas et ne demanderait pas le Paradis.

L’objectif est plutôt que les désirs soient mis dans le bon ordre. Il est permis de désirer les biens de ce monde, mais non de les préférer à l’Au-delà ; il est permis de rechercher la richesse, mais non au prix de son honneur et de sa foi ; il est permis d’aimer la réussite, mais non au point de commettre une injustice pour l’obtenir ; il est permis d’aspirer au repos, mais non au point de délaisser ses obligations.

Le Coran enseigne au croyant à réunir ces deux dimensions de l’existence dans une seule invocation :

« Seigneur, accorde-nous une belle part ici-bas, une belle part dans l’Au-delà, et préserve-nous du châtiment du Feu. » (Al-Baqara, 2:201)

La question la plus importante n’est donc pas de savoir si une personne a beaucoup ou peu de désirs. Ce qui importe davantage, c’est ce que ses désirs révèlent à son sujet.

Que souhaiterais-tu si tu savais qu’il te restait peu de temps à vivre ?

Que regretterais-tu si tu ne pouvais plus accomplir la prière, jeûner, apprendre, aider quelqu’un ou demander le pardon d’Allah ?

Les désirs de l’être humain évoluent avec sa connaissance. Tant qu’il se croit loin de la fin, il aspire à acquérir davantage ; lorsqu’il prend pleinement conscience du caractère éphémère de cette vie, il aspire surtout à être pardonné.

Le désir mûr n’est pas celui qui ne fait qu’enthousiasmer l’homme ; c’est celui qui le conduit vers ce qui conservera sa valeur lorsque tous les autres désirs auront disparu.

(Khoutba centrale du Chef de culte musulman Hafiz Hilmija Redžić du 19 juin 2026 au Centre Culturel Islamique de Luxembourg à Mamer)